Comprendre la crise ivoirienne (2e partie), M. Frindéthié

Henri Konan Bédié : pas exactement l’homme dont avait rêvé Paris

Le 7 décembre 1993 le président Houphouët, qui avait été tenu loin de la politique par sa longue maladie, mourut dans son village natal de Yamoussoukro. La constitution ivoirienne prévoyait un tel cas de vacance du pouvoir. L’article 11 de la constitution ivoirienne stipulait que le président de l’Assemblée nationale assumerait les fonctions de chef d’état jusqu’à l’organisation de nouvelles élections Bédié était donc l’héritier constitutionnel d’Houphouët. Cependant, contournant tout processus légal, Ouattara s’autoproclama Président de la République de Côte d’Ivoire. Ce holdup constitutionnel ne dura que quelques heures, le temps pour Bédié d’apparaître à la télévision pour revendiquer son droit et annoncer son intention de finir le mandat du président Houphouët dans le strict respect de la constitution.

            Dans le passé, en tant que président de l’Assemblée Nationale, Bédié s’était élevé contre le libéralisme béat de Ouattara, qui ouvrait grandement les portes aux multinationales étrangères désireuses de s’accaparer les sociétés d’état ivoiriennes. Pendant que les politiciens français avec à leur tête le ministre des finances d’alors, Nicolas Sarkozy, martelaient que jamais l’EDF (Energie de France) ou le GDF (gaz de France) ne seraient privatisés, car trop stratégiques pour la souveraineté de la France, Ouattara, le premier ministre ivoirien, privatisait et vendait aux amis de son épouse les sociétés d’état ivoiriennes d’eau et d’électricité. Pourquoi la position de Sarkozy était-elle tenable en France et récusable en Côte d’Ivoire ? Etait-ce parce que d’un côté l’on se trouvait en Europe et de l’autre en Afrique ? C’est ce manque de réciprocité morale que le mouvement patriotique de Côte d’Ivoire était décidé à combattre. De cette perspective, le combat des patriotes revenait aussi à dénoncer les collaborateurs locaux qui, succombant à la promesse de la lactification économique, avaient trahi leurs peuples. Car les vagues successives de coups d’état et d’instabilités politiques qui depuis 1999 endeuillent la Côte d’Ivoire sont aussi chargées de fortes odeurs de déloyautés organiques. Chaque fois que la Côte d’Ivoire était secouée par des coups militaires, Ouattara était l’insider   qui, pour se rapprocher d’un monde blanc qui l’a toujours fasciné, trahissait le pays qu’il prétendait aimer. Les antécédents à cette propension à l’autodestruction donnent des frissons. Rappelons-nous que dans le système du Congo léopoldien, les auxiliaires africains du roi belge avaient pour récompense de faire la razzia sur des villages, d’en violer les femmes, d’en piller les maisons, quand ils assuraient au roi une bonne récolte de caoutchouc. Là bas, dans le Congo léopoldien aussi, comme cela fut le cas pendant l’administration de Ouattara, les conséquences de cette déliquescence morale se révélaient désastreuses pour les femmes et les enfants.

            Tout comme Ouattara, Bédié croyait au libéralisme économique. Cependant, le libéralisme de Bédié accordait une certaine importance à la souveraineté nationale. C’était un libéralisme qui n’entendait pas brader les richesses nationales aux multinationales étrangères ; pour ce faire, Bédié entreprit un certain nombre de réformes dont les plus importantes étaient l’identification de la population ivoirienne par un programme de recensement systématique et la régulation de l’exploitation et de l’appropriation anarchiques des terres ivoiriennes. En effet, au milieu des années 1990, la Côte d’Ivoire était la seconde destination d’immigrants d’Afrique subsaharienne après l’Afrique du Sud, avec un taux d’immigration tournant autour de 27% pour 13 millions d’Ivoiriens. Les plus grandes communautés étrangères venaient du Mali (2 millions), du Burkina Faso (2 millions), du Ghana (1,5 millions), du Nigéria (500.000), et en plus petits nombres du Bénin et du Togo. Bien qu’un accord entre les pays de la CEDEAO permette la libre circulation de personnes de biens de tout état membre dans leurs zones, la migration vers la Côte d’Ivoire était presqu’unidirectionnelle. La grande population d’immigrants venant du Mali et du Burkina voisins pour l’exploitation des terres fertiles ivoiriennes et la fabrication et l’exportation vers les pays sahéliens de charbon de bois s’est plusieurs fois accrochée aux populations autochtones qui l’accusaient d’appropriation illicite de terres, de déforestation sauvage d’espaces classés, et d’incendie de forêts. En 1999, une telle dispute opposant des immigrants du Burkina Faso et des autochtones de la région de Tabou (sud-est de la Côte d’Ivoire) causa le départ d’au moins 12.000 Burkinabés de leurs champs. Cet événement, qui intervint un an après que la réforme foncière de Bédié interdisant la vente de terre aux étrangers fut adoptée par l’Assemblée nationale ivoirienne, dirigea des critiques plus acerbes à l’encontre de Bédié. La réforme foncière de Bédié seyait mal aux présidents malien et burkinabé dont les budgets de fonctionnement dépendaient énormément des immenses revenus que leurs émigrés en Côte d’Ivoire leur faisaient parvenir chaque année. Ces présidents virent la réforme de Bédié comme un prétexte pour déposséder leurs compatriotes de terres qu’ils exploitaient depuis de longues années, et donc une façon déguisée de démunir leurs pays de recettes nécessaires à leur développement. Dans leurs griefs contre Bédié, les Maliens et les Burkinabés reçurent le soutien de puissants alliés en la France dont certains citoyens propriétaires de terres illégalement acquises risquaient de se faire déposséder.

            Par ailleurs, les opérateurs économiques français avaient vu leurs dividendes baisser sous Bédié. Avec Ouattara, le premier ministre d’Houphouët, les opérateurs économiques français avaient vu le rôle de l’état passer de celui d’une institution gouvernementale à celui d’une institution non gouvernementale. Ouattara lui-même avait troqué ses habites de gouvernant contre ceux de businessman, faisant personnellement affaires avec les opérateurs économiques, leur proposant des bénéfices faramineux. L’administration de Bédié était tout autre. Pour le Burkina, le Mali, et surtout la France, il était impératif que l’état ivoirien retournât à son rôle d’ONG. Il était impératif que Ouattara retournât aux affaires. Tel était le challenge auquel Bédié était confronté au milieu des années 1990. L’on comprendra aisément, à la lumière de ce contexte sociologique, que la chute de Bédié ne vint pas d’une mauvaise de gestion de la Côte d’Ivoire ou même d’une certaine hostilité envers les investissements directs étrangers. Bédié était aussi libéral que Ouattara. Il était aussi ouvert que Ouattara aux investissements étrangers. Cela, même les détracteurs de Bédié le reconnaissent. Entre 1995 et 1999, la Côte ‘Ivoire a connu une belle croissance économique et une croissance du bien-être individuel des populations. D’ailleurs, la politique économique de la Côte d’Ivoire a été célébrée les 4 et 5 juillet dans un rapport de l’Organisation Mondiale du Commerce, qui félicitait l’administration de Bédié et projetait un avenir radieux pour la Côte d’Ivoire. La chute de Bédié vint de ce que son support timide du business français n’arrangeait pas vraiment Paris, qui lui préférait l’administration irresponsable de Ouattara. Bédié voulait mettre la France en compétition avec des pays comme la Chine, le Canada, le Japon, les Etats-Unis, et l’Afrique du Sud, pour ne citer que ceux-là. La France n’avait pas l’habitude de la compétition en Côte d’Ivoire. Dans la compétition, le business français s’enliserait. Pour les intérêts économiques de la France, il était impératif que Bedié fût déposé. Mais pour cela, il était nécessaire que l’on lui découvrît des péchés.

            En attendant, Ouattara, qui après son coup d’état constitutionnel manqué de 1993 s’en était retourné au FMI servir sous Michel Camdessus, préparait son retour à la politique ivoirienne. Il n’attendrait pas d’y revenir par les voies institutionnelles. Il comptait en grande partie sur l’électorat étranger massif (du Burkina et du Mali) qui, muni de cartes d’électeurs fournies par Houphouët, avait plusieurs fois réélu « le Vieux » dans la comédie électorale qu’organisait le parti unique. Or, voilà que le programme d’identification de Bédié, qui bien que permettant aux étrangers de voter au cours des législatives, leur enlevait le droit de vote aux présidentielles, menaçait aussi cette perspective. La réforme foncière et le programme d’identification de Bédié faisaient partie d’une vision d’ensemble que Bédié avait nommée l’ivoirité. Cette notion dont l’on attribuait trompeusement la paternité à Bédié avait déjà été utilisée par des étudiants en 1945 à Dakar au cours d’une conférence. Plus tard, des intellectuels ivoiriens tels le poète Niangoran Porquet (1974) et l’universitaire Kanvaly Fadiga (1997) l’avaient aussi utilisée pour signifier la conscience nationale et la volonté fraternelle des peuples de tous les horizons qui avaient choisi de vivre sur le sol ivoirien, partageant les mêmes joies et les mêmes espoirs. L’ivoirité fut le péché que l’on trouva à Bédié. (à suivre)

Les coupables de l’assassinat du Général Guéï sont bien dans l’entourage de Dramane, M. Frindéthié

GueiLe lundi 1er octobre 2012, Ange Kessi, le procureur militaire de Dramane Ouattara, annonçait sur les ondes de Radio-Dozo (RTI) que les enquêtes sur la mort du Général Guéï étaient bouclées, et que les coupables étaient sous les verrous. Ange Kessi nous informait alors que quatre militaires étaient inculpés dans l’affaire, notamment le Commandant Seka Yapo Anselme, le Général Dogbo Blé, le  Lieutenant-colonel Kadet Gnatoa et le capitaine Sakanoko Mory, ex-officier adjoint du CECOS. D’après les révélations de Kessi, le commandant Seka a déclaré pendant son interrogatoire que « c’est le général Dogbo Blé, colonel au moment des faits qui a arrêté le général Guéi à la cathédrale au Plateau. Quand il est arrivé sur les lieux de l’arrestation, Seka Anselme a demandé à Dogbo Blé de lui remettre le général Guéi, ce qui fut fait. Seka a ensuite conduit le général Guéi vers la corniche, l’a exécuté et a abandonné le corps sur les lieux. De retour à la résidence du général Guéi, il trouve son épouse au bord d’un caniveau tout près de la résidence. Sans autre forme de procès, il dégaine tire et loge une balle dans la tête de dame Doudou Guéi qu’il tue sur le champ »,  parce que, toujours selon les confidences que Séka auraient faites aux enquêteurs devant deux témoins militaires, Séka «ne supportait pas que tous les proches du général Guéi soient tués ou arrêtés alors que [Madame Guéï] seule était en vie ».

Sept mois exactement après les divagations d’Ange Kessi, le Boucher de Duékoué annonce aux populations de l’Ouest vers lesquelles il prétextait une visite officielle dans sa fuite des travailleurs ivoiriens qu’il prenait personnellement en charge l’enquête du Général Guéï ; comme si son pitre de procureur militaire n’avait jamais fait ses déclarations fantaisistes.

De deux choses l’une : ou bien Dramane est vraiment un mythomane doublé d’un schizophrène, ou bien il prend les ivoiriens pour des idiots. Car tout le monde sait que les coupables de l’assassinat du Général Guéï sont bien dans son entourage. Et tout le monde a une idée assez clair de qui a donné l’ordre d’éliminer l’ancien chef de l’Etat ivoirien.

Bédié offre le PDCI à Dramane; le champagne a dû être exceptionnellement pétillant! M. Frindéthié

ChampagneHier à Daoukro, au sortir d’une beuverie de champagne avec Dramane Ouattara, Bédié a tout bonnement offert le PDCI-RDA à ce dernier. Comme ça ! Comme un marmot sur l’aire de jeux échangeant le jouet que lui ont offert ses parents pour une friandise, Bédié a tout gaminement tronqué le PDCI pour on ne sait quoi. Le champagne a dû être exceptionnellement pétillant pour que Bédié, sans consulter son parti, se débarrasse du PDCI en un tour de main. Pourquoi devrions-nous nous étonner de cet enfantillage de Bédié ? L’on n’a vraiment de considération que pour la chose dans laquelle l’on a investi de l’énergie. Or, à voir le parcours de Bédié, s’est-il jamais battu pour quelque chose qui en vaille la peine ? S’est-il jamais battu pour une conviction ? En fait de conviction, en a-t-il jamais eu une ? Pourquoi l’enfant éternellement gâté, qui n’a jamais vraiment rien gagné de lui-même, qui n’a jamais su ce qu’il en coûte de créer quelque chose, ne s’amuserait-il pas casser les jouets qu’ont peiné ses parents à lui offrir. Pour Bédié, le PDCI a toujours été un jouet dont il peut disposer comme il lui semble. Et tant pis pour les militants de ce parti qui verraient les choses autrement. Hier, à Daoukro, le champagne a dû être exceptionnellement pétillant ! Mais une signature arrachée à un intempérant au sortir d’un jubilé un peu trop arrosé mérite-t-elle d’être prise au sérieux ? Pas plus qu’un aveu soutiré à un sénile. C’est d’ailleurs ce que pensent les membres du GRAPA-PDCI (Groupe de Réflexion et d’Appui aux Programmes d’Actions du PDCI), qui pour être plus circonspects préfèrent caractériser l’élan de Bédié de « déclaration émotionnelle », une litote appuyée qui dissimule mal l’aphorisme que Dramane aurait profité de la légendaire faiblesse de Bédié pour l’alcool.

Comprendre les origines de la crise ivoirienne, M. Frindéthié (première partie)

crise

Crises et possibilités: la mondialisation à la française

Le général Charles de Gaulle, ce président aimé des Français, figure emblématique de la résistance et de la morale française, a formulé une pensée dont l’hideuse véracité n’a d’égale que l’ardeur avec laquelle la France l’a pratiquée à travers toute son histoire. « La France n’a pas d’ami ; elle n’a que des intérêts ». Cet idéal  gaulliste de désinformation philosophique, d’étranglement économique, de persécution militaire et de déstabilisation politique, qui a immensément enrichi la France au détriment de ses anciennes colonies, est aujourd’hui combattu par certains pays francophones. Il ne serait pas excessif d’affirmer qu’en ce nouveau millénaire, la résistance la plus farouche que connaît l’hégémonie française en Afrique est celle qui a lieu en Côte d’Ivoire depuis 2002, et que le cinéaste ivoirien Sidiki Bakaba a documentée dans son film La victoire aux mains nues. C’est une mobilisation des patriotes ivoiriens contre le néocolonialisme français déguisé sous les accoutrements de la mondialisation. L’objectif de la résistance ivoirienne est d’exposer et de tuer dans l’œuf la politique de génocide économique et politique de la France, qui, par un artifice séditieux perfectionné au cours des ans en Afrique, allume des feux multiples, les active, afin de s’inviter ensuite comme pompier par la manipulation des Nations Unies et des institutions financières internationales.

 La logique de l’intervention française en Afrique

Quel que soit le regard que l’on pose sur les interventions françaises en Afrique, l’on se rend compte que celles-ci n’ont jamais été motivées par un élan philanthropique. Les intrusions françaises en Afrique ont toujours été gouvernées par une logique du gain maximum par l’effort minimum. Historiquement, la France n’a jamais gagné de guerre. En fait la France a même perdu les guerres qu’elle a déclarées avec assurance à ses voisins. Et toutes les fois que la France se faisait humilier, c’était vers l’Afrique et les Caraïbes qu’elle se tournait, armée de projets destructeurs, pour restaurer son orgueil meurtri et renflouer son économie en désarroi. Afin d’appréhender la politique française en Côte d’Ivoire aujourd’hui, il convient de comprendre la politique de mondialisation à la française, cette exception française, qui prescrit la déstabilisation en Afrique comme remède à toute calamité politique et économique en Hexagone.

                En 1871, au soir de la guerre franco-allemande, une guerre que la France, certaine de sa victoire, avait déclarée au royaume de Prusse, la  France n’était plus qu’un pays physiquement diminué, moralement brisé, et financièrement asphyxié. L’alliance allemande avait donné une bonne raclée militaire à la France, lui avait arraché ses territoire d’Alsace et de Lorraine, et lui avait présenté une facture de réparation équivalente à un milliard de dollars de nos jours, que la France était sommée de payer dans un délai de trois mois. En dépit de ses réserves épuisées, la France ne perdit pas de temps pour payer à l’Allemagne cette facture honteuse, passant le plus clair de son temps à ruminer sa défaite et son humiliation. La promptitude avec laquelle la France a payé sa dette à l’Allemagne ne serait qu’une occurrence bien banale si, presque 50 ans auparavant, cette même France n’était allée en guerre contre un pays africain, l’Algérie, qui lui demandait de s’acquitter d’une dette restée trop longtemps due.

                En effet, les conséquences immédiates de la Révolution française de 1789 étaient catastrophiques. Au lendemain de la Révolution, les méthodes agricoles en France étaient demeurées archaïques, et, contrairement aux agriculteurs britanniques, les fermiers français n’arrivaient pas à développer des exploitations adéquates pour approvisionner les marchés locaux. Les prix des produits de première consommation étaient hors de portée pour la majorité des Français. Le pain, la nourriture quintessentielle des Français, se fit rare. La famine s’installa. Pire encore, en Italie et en Espagne, l’armée affamée de Napoléon grognait et menaçait de se révolter. Aussi, la France se tourna-t-elle vers deux maisons commerciales algériennes Bacri et Busnach, afin qu’elles lui prêtent de l’argent et des grains pour pallier sa catastrophe économique et sociale. Cependant, Bacri et Busnach devaient, eux aussi, de l’argent au souverain algérien, le Dey Kodja Hussein, qu’ils espéraient rembourser dès que la France leur aurait payé sa dette. En 1815, à la fin de la guerre perdue de Napoléon, la dette de la France envers l’Algérie s’élevait à 18 millions de francs, que Bacri et Busnach implorèrent le Dey Hussein de les aider à recouvrer. En 1827, au cours d’une conversation qu’il avait à ce propos avec M. Pierre Deval, le consul français en Algérie, le Dey fut excédé par l’insolence de celui-ci à son égard, et le souffla de son chasse-mouche. Le roi Charles X, qui n’était d’ailleurs pas disposé à régler la dette de la France, saisit cette belle occasion pour s’élever contre un geste qu’il interpréta comme un manque de respect à la couronne française. Et, malgré les explications du Dey Hussein, qu’il n’avait fait que répondre à une insolence personnelle faite à lui par M. Deval, 600 navires français débarquèrent 37.000 soldats en Algérie le 14 juin 1830, qui s’adonnèrent à des actes de vandalisme, de viols, de meurtres et d’exécutions sommaires. Le 5 juillet de la même année, le Dey fut destitué. Dès février 1831, l’Algérie devint une colonie française de peuplement. Les autorités françaises y invitèrent donc 4500 colons français à exploiter les terres fertiles des côtes algériennes. Cependant, l’occupation française de l’Algérie ne fut pas sans heurts. L’Algérie opposa à la France une résistance farouche, qui, en 1962, tendit à l’Hexagone l’une de ses défaites les plus humiliantes. L’Allemagne de 1870 n’était pas l’Algérie de 1830. C’est pourquoi la France paya rapidement sa dette à l’Allemagne et passa les années qui suivirent à ruminer sa revanche . . . ailleurs qu’en Europe. De nombreux ingénieurs sociaux en France suggérèrent que la France devrait penser à redorer son blason en se construisant un empire d’outre-mer, qui étendrait sa civilisation, ses idéaux et sa gloire chez les « races inférieures ».

                La France, il convient de le noter, avait été présente en Afrique depuis 1642 et avait participé au commerce triangulaire qui vendit plus de 28 millions de Noirs aux Amériques entre 1650 et 1800. En ce temps-là, les objectifs de l’Hexagone en Afrique étaient ouvertement pécuniaires, et personne ne parlait d’étendre aux races supposées inférieures la civilisation d’une prétendue race supérieure. Dès années 1804, cependant, un vent abolitionniste, initié par le Danemark, se mit à souffler sur l’Europe et l’Amérique. En 1848, la France abolit aussi la pratique officielle de l’esclavage. Parmi les personnes qui s’étaient opposées à l’esclavage, l’on notait aussi Olaudah Equiano, un ancien esclave, lui-même propriétaire d’esclaves, qui avait compris que la bonne foi seule ne pouvait pas arrêter la pratique de l’esclavage. Il fallait proposer aux esclavagistes une alternative économique. Aussi, Equiano suggéra-t-il aux esclavagistes que la pratique de l’esclavage les avait détournés des vraies richesses de l’Afrique ; qu’il y avait plus à gagner à exploiter les matières premières africaines et à transformer les Africains en civilisés consommateurs de produits manufacturés européens et  américains qu’à les maintenir en esclavage. La paire sémantique était ainsi lancée : commerce et civilisation. Suivant donc les conseils d’Equiano, les pays européens s’engagèrent à mondialiser autrement, se lançant dans une course effrénée vers les matières premières africaines. L’ivoire, l’or, le bois, le café, le cacao, le caoutchouc, l’huile de palme, les noix, les fruits tropicaux, et non plus les esclaves—bien que certains renégats continuèrent le commerce des esclaves 70 ans au-delà de l’abolition officielle de l’esclavage par les Danois en 1792—devinrent les nouvelles marchandises du commerce intercontinental. Vers la fin des années 1800, l’Afrique grouillait tellement de chercheurs de fortune que les conflits entre Européens devinrent monnaie courante. Afin de mieux réguler le commerce africain et d’éviter que n’éclate une guerre intereuropéenne, les puissances européennes tinrent une conférence à Berlin du 15 novembre 1884 au 26 février 1885, sous la présidence du chancelier allemand Otto Von Bismarck. La conférence de Berlin qui fut présentée au monde comme un colloque pour discuter de questions relatives à l’humanité, la paix, la civilisation et le bien-être des populations africaines, était en fait une réunion des grandes puissances occidentales pour se partager l’Afrique. La conférence de Berlin résolut la question des conflits en stipulant que toute nation européenne qui la première préviendrait les autres nations de son occupation d’un territoire africain serait officiellement reconnue comme propriétaire de ce territoire. Ayant donc défini les règles du jeu, les nations européennes se ruèrent sur le gâteau Afrique pour en mordre le plus gros morceau possible.

                Cependant, toujours hantée du spectre de sa défaite cuisante de 1870, la France hésitait à se lancer dans un autre aventure internationale. Par ailleurs, les colonies algériennes n’avaient pas généré les gains escomptés comme l’avaient fait l’Inde pour la Grande Bretagne, et de nombreux politiciens français disaient ouvertement qu’ils préféraient servir à leurs électorats un bon pot au feu plutôt que le pain rassis auquel ils eurent droit pendant le siège allemand de Paris. D’autre part, cependant, les plaies de l’humiliation infligée par les Allemands devaient se cicatriser. Il était nécessaire que la France brillât de nouveau en Europe et sur l’échiquier mondial. Cinq mois après la conférence de Berlin, se tint à l’Assemblée Nationale française un débat entre les opposants et les partisans de l’expansion coloniale. Les deux protagonistes mémorables de ce débat étaient Jules Ferry et Georges Clémenceau. Le 28 juillet 1885, cinq mois après s’être fait destituer de son poste de premier ministre pour avoir lamentablement perdu la guerre sino-française, Jules Ferry prenait la parole à l’Assemblée en faveur du colonialisme.

                Pour Ferry, la France gagnerait à se construire un empire d’outre-mer pour trois raisons principales : économiquement, la France devait se trouver de nouveaux marchés en dehors de l’Europe et des Etats-Unis, précisément à un moment où l’Amérique et l’Allemagne se faisaient de plus en plus protectionnistes en même temps qu’elles inondaient les marchés européens de produits agricoles et industriels bon marché. Dans leur élan d’enthousiasme, des économistes comme Leroy-Beaulieu, estimaient que la France s’enrichirait autant de ses colonies que la Grande Bretagne s’est enrichie des siennes. D’un point de vue humanitaire, arguait Ferry, en tant que membre de la « race supérieure », la France avait le devoir divin de civiliser les « races inférieures », de les parfaire, en leur apportant sa moralité supérieure. Finalement, d’un point de vue politique et patriotique, la France devait s’assurer une place honorable dans le monde en posant des actes de grandeur. A l’instar de toutes les grandes nations, la France devait exporter son drapeau, sa langue, sa civilisation et son génie dans toutes les contrées du monde. Répondant à Ferry, Clemenceau s’insurgea contre la dichotomie race supérieure/race inférieure. Cette distinction avait été aussi faite par les scientifiques allemands lors de la guerre franco-allemande, qui avaient maintenu que les Allemands battraient les Français parce qu’ils leur étaient ontologiquement supérieurs. Pour Clémenceau, il fallait se garder de répéter cet axiome allemand, qui servait de prétexte aux sociétés scientifiquement et militairement avancées pour déguiser la violence sous l’appellation charmante de civilisation. Les excuses de devoir et de droit divins de civiliser n’étaient, selon Clémenceau, rien de plus qu’un droit à la brutalité. Clémenceau conclut que justifier la colonisation par la civilisation revenait à adjoindre l’hypocrisie à la violence. En tout état de cause le début des années 1890 vit se développer des groupes de pressions pour le colonialisme, tels que Comité de l’Afrique française, le Comité de l’Égypte, le Comité de l’Asie française, ou le Comité de Madagascar, tous derrière le parti colonial, et qui revendiquaient que soit redoré le blason de la France dans le monde. Dès 1890, un consensus colonial fut établi en France, qui entendait moins vendre une entreprise africaine à des hommes d’affaires qu’un empire africain à l’Etat, et qui recommandait plus la voie de l’occupation forcée des territoires africains que celle de signature de traités avec les chefs locaux.

                Contre toute appréhension, la mondialisation martiale de l’Afrique subsaharienne par la France s’avéra bien fructueuse. Quand la poussière de la ruée vers l’Afrique se fut enfin tassée, le continent était parcellé en 50 territoires répartis entre les puissances européennes. La France, l’Allemagne, la Grande Bretagne et le Portugal s’offrirent les plus gros morceaux. La France se saisit d’un grand territoire comprenant la Mauritanie, le Sénégal, le Mali, le Burkina Faso, le Benin, la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Niger, le Togo, le Gabon, la république démocratique du Congo, la Centrafrique, le Cameroun, l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, les iles Maurice, la Réunion, les Seychelles, Madagascar, les Comores, et Mayotte ; des territoires qui n’avaient pas tous le même statut et étaient, selon leur statut, régis par des lois différentes. Les territoires des Caraïbes étaient principalement des colonies d’esclaves. En Afrique subsaharienne, ces territoires constituaient des colonies d’exploitation dont la France tirait le maximum de profit des matières premières générées. La Tunisie était un protectorat avec un souverain local, le Bey ; et l’Algérie était une colonie de peuplement avec un Dey. Quel que soit le statut de ces diverses colonies, leurs populations locales devaient se soumettre à la juridiction d’un consul ou d’un gouverneur nommé par la France. L’injustice française révolta les populations locales qui combattirent l’envahisseur jusqu’à l’obtention de leurs indépendances politique au début des années 1960.

                Cependant, l’impulsion hexagonale pour le gain était si impérative que la France devisa des schémas biaisés de « coopération » pour rester le spéculateur privilégié des nouvelles nations indépendantes de l’Afrique francophone. Dans le système colonial, dans un emportement protectionniste, la France avait décidé d’imposer des tarifs élevés aux produits coloniaux qui entaient en métropole ; une décision qui appauvrissait les colonies tout en enrichissant la France. Cependant, dans les années 1930, la grande récession obligea la France, pour sa survie économique, à transformer les colonies en des marchés de consommation pour la vente de produits manufacturés français. La France relâcha donc un peu son système tarifaire, permettant ainsi aux colonisés de vendre facilement leurs produits sur les marchés français, de gagner de l’argent pour acheter des produits français et pour aussi payer des intérêts sur leurs dettes. Mais en même temps, afin d’éviter la compétition des autres puissances, la France imposa des quotas sur certains produits étrangers entrant en France et dans les colonies françaises. La France interdit aussi à ses colonies d’exporter certains produits chez ses compétiteurs, les forçant ainsi à n’acheter qu’à l’Hexagone des produits qui étaient pourtant disponibles dans les colonies. En plus de ces mesures protectionnistes déjà excessives, la France imposa des taxes sur les produits des colonies non françaises entrant en France. Ces taxes allaient de 11% pour la banane à 110% pour le cacao, en passant par 34% pour l’arachide, les graines de palmier et 91% pour le café. Bien que certains observateurs aient voulu attribuer à ce système économique préférentiel la résistance de l’Afrique francophone à la crise économique des années 1930, et le miracle économique de la Côte d’Ivoire des années 1980, il n’en est rien. En fait, l’économie de marché qu’a générée ce système colonial a pourvu les colonies françaises de capitaux qu’elles ont été obligées de retourner à la France au centuple. En outre, cette économie de marché que la France s’activa à maintenir dans ses anciennes colonies longtemps après leurs indépendances fut la source de nombreux chocs économiques ; elle plaça les pays francophones à la merci des spéculateurs internationaux.

                Le système préférentiel établi unilatéralement par la France, et plus tard avec la collaboration de la Communauté Européenne (qui deviendra plus tard la Communauté économique européenne), entendait en réalité, maximiser les profits de la France en jugulant ses pertes dans les colonies. Déjà en 1959, le système commercial français forçait les colonies africaines de la France à consommer 28,2% des exportations françaises, alors que les exportations de ces colonies vers la France ne constituaient que 20% des produits exportés en France. Ces chiffres sont passés 7,8% contre 5,9%. Les différentes conventions (Lomé, Yaoundé, Lomé 2) renforçant la « coopération » entre la France et ses anciennes colonies, et qui inclurent plus tard les pays anglophones et les pays ACP, ne créèrent pas de vraies conditions de développement dans les pays non européens. En fait, la France manœuvra pour exclure les anciennes colonies asiatiques des ACP, sous prétexte qu’elles pourraient être des concurrentes dangereuses en ce qui concerne un certain nombre de produits, et le petit état de l’île Maurice fut exclu par la France pour être un compétiteur sérieux en produits textiles. Les états de la C.E., et la France particulièrement, ne firent aucun effort pour développer l’activité de production en Afrique. Pour la C.E., l’Afrique devait demeurer éternellement le fournisseur de matières premières de l’Europe. Vers la fin des années 1980, le Consensus de Washington, avec son long menu de dépolitisation unilatérale de l’Etat, hostile à l’investissement de l’Etat dans le secteur social, dans la création de l’emploi, dans la protection de l’environnement, dans l’éducation, dans la santé et dans la réduction de la pauvreté, donna à la France la bénédiction officielle des institutions de Bretton Woods afin qu’elle continue son exploitation de l’Afrique.

                La mondialisation économique, telle que conçue par le Consensus de Washington, présuppose une violence internationale. Elle assume, parfois sur le fondement d’un sixième sens bureaucratique et sur aucune base scientifique, qu’afin d’améliorer le sort de leurs populations, les pays du Tiers Monde doivent adapter leurs économies aux conditions dictées par les multinationales européennes et américaines en libéralisant leurs marchés. Le résultat de cet exercice philosophico-économique est que, comme cela fut le cas pendant la colonisation, les crises économiques sont déplacées des pays du nord vers les pays du sud.

L’insistance de la Banque mondiale et du Fonds que les pays en développement ouvrent leurs économies aux investissements directs étrangers a favorisé la recolonisation des pays qui cinquante ans plus tôt avaient lutté pour leurs indépendances. Dans la plupart des cas, la mondialisation a réussi à installer l’impérialisme euro-américain en permettant aux capitalistes des pays industrialisés de devenir les nouveaux propriétaires de compagnies d’Etat (eau, électricité, communication) des pays en développement. Ce plan fonctionne parfaitement lorsque l’état impérial ‘achète’ les banques et les spéculateurs et exerce des pressions sur les états pour  ouvrir les marchés, et envoie des expéditions mercenaires et militaires pour réprimer toute résistance.

Dans ce grand design de recolonisation déguisée en mondialisation, toute opposition est impitoyablement réprimée par une variété de méthodes coercitives : Pour les pays en développement dont les gouvernants, s’opposant à l’exploitation occidentale, mènent une politique populiste et préconisent le contrôle des ressources nationales et qui, attentifs aux besoins de leurs peuples, refusent la corruption et le style de vie promis par les pays industrialisés, les tireurs à gage économiques possèdent tout un menu de dissuasion : la subversion du processus politique, le corruption des administrateurs, des officiers de l’armée, des médias, des syndicats, des universitaires, l’incitation à la guerre ethnique et religieuse ; un menu tiré tout droit du guide de la colonisation, et qu’illustrent les cas du Congo, d’Haïti et de la Côte d’Ivoire, ces pays qui ont osé s’opposer à la coalition tripartite des pays du nord, des Nations Unies et des institutions financières internationales.

                En Côte d’Ivoire, cette conspiration tripartite fonctionne grâce à un ancien fonctionnaire du Fonds, Alassane Dramane Ouattara, dans ses oripeaux de collaborateur, et à ses associations avec le gouvernement français et les multinationales françaises, qui mettront en place une nouvelle marque de mondialisation que nous baptiserons ici la mondialisation à la française.

La Côte d’Ivoire : de la prospérité économique à l’austérité

                Les années 1970 étaient une période de prospérité pour la Côte d’Ivoire. La hausse des prix du café et du cacao sur le marché mondial avait positionné la Côte d’Ivoire comme la première puissance économique de l’Afrique de l’ouest dont les signes de croissance étaient visibles dans tous les secteurs. Les observateurs n’hésitaient pas à comparer le miracle ivoirien au miracle japonais –nous nous souvenons encore que notre sujet de géographie au baccalauréat était ainsi libellé : « comparez le miracle ivoirien au miracle japonais ». Cette comparaison n’était nullement pas exagérée. Le taux de croissance ivoirien était le deuxième du monde après celui du Japon. Cependant le boom économique ivoirien dépendait énormément de capitaux étrangers, étant donné qu’il était amarré aux caprices des spéculateurs internationaux qui décidaient du prix des matières premières. Dans sa volonté de diversifier l’économie et de lancer des programmes de développement, la Côte d’Ivoire emprunta de l’extérieur des capitaux qu’elle manqua souvent de gérer avec sagesse. En outre, la chute des prix du café et du cacao du début des années 80 amplifia la dette extérieure du pays ; ce qui emmena le président Houphouët à se tourner vers la Banque mondiale et le Fonds monétaire pour des prêts de stabilisation de l’économie de son pays.

                La période s’étendant des années 80 aux années 90 fut un temps économiquement mouvementé. L’exploitation de nouveaux gisements de pétrole offshore aida le pays à parer à certaines difficultés économiques. Cependant, l’incertitude économique persistait toujours et des rumeurs de compression des fonctionnaires mirent des manifestants dans la rue pour protester contre le contrôle absolu du pouvoir par le parti unique (le PDCI-RDA). Afin de sauver son pouvoir, Houphouët se plia aux exigences de ses créanciers (principalement la Banque et le Fonds) et nomma un économiste du FMI, Alassane Ouattara, en avril 1990 comme président du Comité Interministériel de Coordination du Programme de Stabilisation et de Relance Economique, un comité chargé de trouver des solution à la crise économique—mais entendez plutôt un comité chargé de trouver des moyens des rembourser à la Banque et au FMI ce que lui devait la Côte d’Ivoire, en dépit de la crise. 5 mois plus tard, un président Houphouët agonisant nommait Alassane Dramane Ouattara premier ministre de Côte d’Ivoire. Ce qui se passa à partir d’avril 1990 est une série d’événements dignes d’un roman.

Dominique Nouvian Folleroux : femme fatale

                Le fait d’être proche du président Houphouët permit aussi à Ouattara d’être très proche de Mlle Nouvian Folleroux, la femme qui devint plus tard son épouse et son associée la plus écoutée dans l’intrigue rocambolesque qui se tissa au détriment du peuple ivoirien. Les circonstances dans lesquelles Dominique fut introduite à l’épicentre du pouvoir ivoirien demeurent encore floues. Ce qui est clair, cependant, c’est qu’elle devint la maîtresse officielle du président Houphouët et la gestionnaire exclusive de son immense domaine personnel et d’une grande partie du patrimoine ivoirien. Son nouveau titre donna à Mlle. Folleroux d’immenses pouvoirs financiers, alors même que déclinaient la sante et la popularité du président Houphouët en Côte d’Ivoire. En effet, au début des années 1990, le président Houphouët fut confronté à une opposition politique farouche, qui l’obligea, pour la première fois, à desserrer son contrôle du pouvoir. Sous la pression des institutions de Bretton Woods, le président Houphouët nomma Ouattara premier ministre, légalisa les partis d’opposition et promis des élections législatives ouvertes à toutes les tendances. Les élections présidentielles d’Octobre confirmèrent la force des partis d’opposition, et principalement l’influence du parti du plus grand opposant d’Houphouët, le Front Populaire Ivoirien de Laurent Gbagbo. Les observateurs internationaux estimèrent à 30% les votes pour Gbagbo (seulement 18,3% contre 81% pour Houphouët selon les chiffres officiels). Le 26 novembre 1990, 18 partis d’opposition se présentèrent aux législatives contre le PDCI d’Houphouët. Le parti d’Houphouët retint 163 des 175 sièges parlementaires. Une histoire s’écrivait : le pouvoir du PDCI n’était plus absolu. Houphouët, le Vieux comme l’on l’appelait affectueusement, était désormais un homme physiquement et politiquement diminué.

                Qu’à cela ne tienne, les affaires de Mlle. Nouvian Folleroux, quant à elles, marchaient à merveille : Elle sépara le président Houphouët de quelques uns de ses domaines français pour un montant de 19 millions d’euros, une transaction qui, bien que trouble, lui ouvrit les portes du business international. Elle acquit les salons Desanges aux Etats-Unis. L’Agence Internationale de la Commercialisation Immobilière qu’elle s’offrit grâce à sa nouvelle fortune lui attirait de gros clients dont Martin Bouygues, roi du béton français, Vincent Bolloré (partenaire de Bouygues) et roi des médias français et du papier d’emballage de tabac—c’était bien Bolloré qui avait payé des vacances de félicitations à Sarkozy à l’Ile de Malte sur son luxueux yacht après les présidentielles françaises de 2006 ; c’était encore lui qui avait prêté son avion privé à M. Sarkozy pour qu’il impressionne sa nouvelle girlfriend d’alors, Carla Bruni, pour leurs vacances de décembre 2007 en Egypte—et Dominique Strauss-Khan, ex-ministre des finances de Mitterrand et président du Fonds monétaire international depuis 2007, le président Bongo du Gabon, qui lui aussi confia la gestion d’une partie de son patrimoine à la branche gabonaise d’AICI, dirigée par le frère Philippe Nouvian, le président Blaise Compaoré du Burkina Faso, et le président Kadhafi de la Lybie. Tel est le réseau que Mlle. Folleroux se tissa depuis le jour où elle atterrit dans la chambre du président Houphouët. Et cette femme-là, Dominique Nouvian Folleroux, est la femme dont Alassane Ouattara, le premier ministre d’Houphouët, s’enticha.

« Ouattara ! Ouattara! C’est notre homme! S’il ne peut le faire, alors nul autre ne peut le faire! »

                Tel semblait être le chant des institutions de Bretton Woods, créancières de la Côte d’Ivoire depuis la mort du président Houphouët en décembre 1993. Excellent élève du FMI où il travailla de 1968 à 1973 avant d’occuper divers postes à la BCEAO, Ouattara était très attentif à la politique d’ajustement structurel prônée par le FMI en Afrique, bien que cette politique ait des conséquences catastrophiques pour l’Afrique. En tant que premier ministre de Côte d’Ivoire, ses solutions pour le redressement de l’économie firent plus de mal que de bien. Comme le lui avait recommandé l’O.M.C., M. Ouattara élimina les subsides aux planteurs ivoiriens, alors que l’Amérique et l’Union Européenne subventionnaient généreusement leurs agriculteurs. Il mit à la retraite anticipée plus de 10.000 fonctionnaires ; ceux qui avaient encore la chance de conserver leur emploi virent leur salaire chuter de 40% ; M. Ouattara réduisit l’accès à l’éducation en réduisant de moitié le salaire des enseignants ; il élimina la subvention aux restaurants universitaires, le transport des bus universitaires, la couverture médicale universitaire, et il imposa aux populations des frais d’accès aux premiers soins ; il initia la dévaluation du CFA et institua la carte de résidence très controversée qui fut à la base du harcèlement des étrangers. Ces échecs, comme il fallait s’y attendre, frustrèrent les populations, qui manifestèrent leur mécontentement par des marches de protestation. M. Ouattara réprima ces marches dans le sang, la torture et la mort ; et malgré les appels répétés pour une enquête indépendante, M. Ouattara demeura inflexible. Ouattara était un bon ami des institutions financières internationales et des multinationales. Etait-il aussi un ami de la Côte d’Ivoire ? Pour la Banque mondiale et le Fonds Monétaire international, cette question-là importait peu.

                Aussi, les institutions financières insistèrent-elles davantage pour que le premier ministre eût plus d’autorité. M. Ouattara cumula donc les postes de premier ministre, ministre des finances et président par intérim pendant la longue hospitalisation du président Houphouët en Europe en 1993. Il ordonna que toutes les recettes publiques lui soient versées directement à la primature dans un compte spécial, plutôt qu’au trésor, comme cela était de coutume. Ce style de gestion atypique mélangea très vite les comptes personnels du premier ministre aux comptes de l’Etat, et des millions de dollars disparurent des caisses de l’Etat, alors que M. Ouattara, en raison de deux vols internationaux par semaine, mettaient des fortunes à l’abri dans des comptes étrangers, intégrant prématurément le club des hommes les plus riches du monde. La fortune subite de Ouattara n’émut aucun des moralisateurs de la Banque mondiale et du Fonds si prompts pourtant à sermonner les dirigeants africains sur la sainteté et la « bonne gouvernance ». Pourquoi devraient-ils s’émouvoir que Ouattara fût l’un des plus grands acteurs de la fuite des capitaux ? N’était-il pas seulement juste qu’il fût récompensé, ce bon agent du Fonds ?

                Et pourtant la fuite des capitaux dont Ouattara était l’un des principaux acteurs constituait l’une des plus grosses sources d’appauvrissement de l’Afrique. En effet, les capitaux africains maintenus légalement ou illégalement dans les banques en dehors de l’Afrique s’élèvent à 22 milliards de dollars américains. Cette somme à elle seule constitue plus de la moitié de la somme dont l’Afrique a besoin pour ses programmes de développement. Si cet argent était investi en Afrique, il constituerait 64% du stock de capitaux privés de l’Afrique. Il n’y a pas de doute que de par sa participation à la fuite de capitaux, et proportionnellement au peu de temps qu’il a passé au pouvoir (3 ans et 1 mois), Alassane Dramane Ouattara fut l’un des dirigeants qui ont le plus siphonné les richesses du continent africain.

                Pendant qu’Alassane Dramane Ouattara passait de ses fonctions de premier ministre à celles de businessman et vice versa, mélangeant ainsi ses comptes personnels à ceux de l’Etat de Côte d’Ivoire, Madame Dominique Folleroux—que M. Ouattara avait alors épousée au cours d’une cérémonie officiée par le maire de Neuilly d’alors, M. Nicholas Sarkozy—sans aucune décence éthique, faisait du lobbying afin qu’il soit vendu à Bouygues et Bolloré les compagnies d’état que son cher époux privatisait (EECI, SODECI, etc.). Ce qui fut fait. Ces compagnies d’état, stratégiques pour l’indépendance de tout pays, furent cédées parfois même au coût d’1 franc symbolique. En ce temps-là, même des leaders du parti de Ouattara (le PDCI) avait crié au scandale sans rien pouvoir faire. Henri Konan Bédié qui était président de l’Assemblée Nationale s’était farouchement opposé à la libéralisation sauvage et choquante de Ouattara. La libéralisation de Ouattara fit de la Côte d’Ivoire un pays économiquement assiégé par la France : 27% des actifs des entreprises ivoiriennes appartenaient à des français. 240 filiales et plus de 600 compagnies en Côte d’Ivoire étaient détenues par des Français. Les investissements louches que permirent monsieur et madame Ouattara firent couler beaucoup d’encre et de salive (à suivre)                                         

Que ceux qui ont été réconciliés par Konan Banny lèvent la main, M. Frindéthié

bannyIncroyable ! C’est à croire que sous le charme des dozos de Dramane Ouattara l’ex-gouverneur de la BCEAO, Charles Konan Banny, a été scotché à cette chose, à ce CDVR, à ce cadavre créé de toutes pièces par Dramane pour se disculper devant l’opinion publique et exorciser les nombreux homicides qui jalonnent son parcours. Konan Banny n’a-t-il vraiment pas d’autre ambition que de baguenauder de régions en régions au nom de ce truc mort qui n’a jamais réconcilié personne et ne réconciliera jamais personne, tant l’esprit qui l’a fondé et le finance est empêtré dans la bouse du tribalisme et de la division ? Plutôt que de se contenter de cette nomination empoisonnée, n’est-il pas temps que Konan Banny aspire à une ambition moins polluée ? Car j’attends depuis sa génuflexion théâtrale au Palais de la culture que ceux qui ont été réconciliés par Konan Banny lèvent la main … et j’attends toujours.

Côte d’Ivoire: le pont Nzueba, immergé avant sa livraison

3epontQue les automobilistes abidjanais se préparent au grand cataclysme ; car, pour qui connaît bien la Côte d’Ivoire, de juin à août, nzuéba tô (il tombera un déluge). Et à Abidjan, quand nzuéba, nzuéba trélélé (quand ça tombe, ça tombe abondamment et continuellement). Or, ce « pont Nzuéba », qui semble avoir été conçu et construit par des rattrapés ivres de pouvoir mais incultes de tout bon sens, est déjà à fleur d’eau, immergé même par endroits, avant d’avoir été livré. Après la couche de peinture de l’université à 110 milliards, les 2 (deux) bus électriques de Bolloré qui firent fitzzzz comme un pétard mouillé, les 5 universités invisibles, les 65000 emplois jeunes imperceptibles, les pluies de milliards transformées en endettements, réendettements et surendettements, admirez le pont Nzuéba, le pont sous-marin. Chaque année, de juin à août, Nzuéba tô. Et les automobilistes abidjanais qui s’aventureront sur ce pont à ce moment-là auront tout intérêt à se munir d’un gilet de sauvetage, car on ne sait jamais dans dans cé pei ki anvanche dans l’émerzance.

Youssouf Bakayoko se comporte comme un potentat de village en Côte-d’Ivoire

voyou« Que Bakayoko soit de nouveau installé comme président de la Commission électorale inféodée (Cei) est dans l’ordre normal de la fraude électorale dont il représente les préliminaires. Et cela est dommageable pour nous qui voulons le renforcement de la démocratie et qui rêvons de société ouverte, apaisée et tranquille, Dommage pour les gens de leur génération dont on se demande bien quelle leçon de morale ils donnent à leurs descendances, lorsque la triche devient officiellement leur mode de fonctionnement. Après, comment s’étonner qu’aux examens, les enfants considèrent que la fraude soit moralement défendable ? »–Mamadou Koulibaly

“A steady flow of stupidity”: Reality in Ukraine — and Obama and the New York Times’ bizarro parallel universe

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A new cease-fire in Ukraine seems durable — despite best efforts of Washington and the media to provoke conflict

Patrick L. Smith

 

Patrick Smith is the author of “Time No Longer: Americans After the American Century.” He was the International Herald Tribune’s bureau chief in Hong Kong and then Tokyo from 1985 to 1992. During this time he also wrote “Letter from Tokyo” for the New Yorker. He is the author of four previous books and has contributed frequently to the New York Times, the Nation, the Washington Quarterly, and other publications. Follow him on Twitter, @thefloutist.

We may or may not have a durable cease-fire in Ukraine, given reports of sporadic shelling and machine-gun fire, by who can tell which side, since hostilities were formally halted last Friday. But, always good for a wager, my money is it will hold.

True, the vicious neo-Nazis at last acknowledged to be pressing much of Kiev’s campaign in the east will be difficult to disarm — assuming, even as we cannot, that President Poroshenko’s government wants to. Recall: After violence-loving fascists led the coup in February, the provisionals gave them three ministries and organized some into the Azov Battalion. National Socialist ideologues still control those ministries.

As to the battalion, with its black ski masks and refashioned swastika, it has been so visible in the east that not even the New York Times, although still committed to maintaining a parallel universe in reporting this crisis, can pretend any longer that the neo-Nazi connection is other than essential to the government’s survival.

But other factors weigh more heavily, in my calculation. First, the cease-fire deal struck in Minsk last week came after months of back-channeling between two oddly sympatique leaders, Chancellor Merkel in Germany and the demonized Vladimir Putin. This is a matter of record (if not the American record).

The European Union and Russia — the first portrayed as Washington’s willing acolyte, the second as an intractable enemy — have shaped this shaky peace. This is the reality, and they want their project to hold, however much Kiev and the Americans cannot resist turning everything they touch into a confrontation.

Second, Poroshenko’s cabinet has been forced to conclude that a victory on the ground is out of the question. Its army is simply not strong enough and — greatly to its credit — is of mixed minds when it is ordered to shoot other Ukrainians because they happen to speak Russian. Azov and the other paramils are plenty loyal to the atavistic cause — one reason Kiev deploys them — but there are not enough of them, either.

Equally, Putin made his position crystal clear a couple of weeks ago, you may have noticed. It was this: “Kiev and Washington are overplaying their hand as I work with the Europeans to get a deal stitched.” This is why the Russian leader was accidentally on purpose overheard telling an EU minister at the time, “I could take Kiev in two weeks.”

It seems to have gone this way. As the army and the Falangists advanced on anti-Kiev strongholds in Donetsk and Luhansk, it had begun deploying weapons from one NATO nation — news that floored the NATO summit in Wales when Poroshenko delivered it last week. He did not name the country, but it is likely to be either the U.S. or Poland, and the weapons would almost certainly be American in any case.

There had been speculation in Germany and elsewhere in Europe as to why the tide had suddenly turned in Kiev’s favor in the eastern campaign. In effect, Poroshenko gave the game away, and Putin’s response was, roughly, You’ve called my bluff and lost, my dear Poroshenko. We’ll avoid the East-West cataclysm you spoil for, but you and your militarist friends in Washington have taken this charade as far as I’m willing to accept.

Put all this together and maybe you will bet with me: It is not certain the cessation of hostilities will hold, but the odds are attractive.

Not too soon to take a little stock, then.

Looking back on the winding road that led to the Minsk negotiation, we can see a few things clearly. The U.S. has been a force for nothing good in this crisis. It overrode the EU when the latter endorsed a decent political deal between the Yanukovich government and the Independence Square demonstrators last February. This was the famous “‘F’ the EU” moment, you will recall, and the State Department indeed F’d it, instantly endorsing the coup.

Ever since, Washington has refused to countenance any thought of cooperation with Moscow. Confrontation, even to the point of recklessness, was the preferred strategy. Casting Putin as Beelzebub was key in this. You cannot deal with devils.

Here I will say directly what I have hinted many times in this space. Putin’s record on other matters is beside the point; if you bought into these past months of juvenile ad hominem smear, you had better study up on the powers of propaganda and psychological manipulation and think of yourself as a victim.

A couple of other points on the looking-back side.

The U.S. has refused to recognize Russia’s interest in a neutral, non-aggressive Ukraine, and this is preposterous times 10 given the long American record in the Western Hemisphere. Even a radical such as Henry Kissinger, who has for months warned Washington to step back, understands this.

Conclusions, however bitter for some of us: One, the American position has been nothing more than a cynical pose. Two, Putin has behaved with exemplary restraint throughout this crisis next to the certain outcome were the circumstances reversed. Given their dealings with him of late, Merkel and others in Europe appreciate this fact, surely.

Now to look forward.

When the Soviet Union collapsed 23 years ago, the endeavor was to bring Russia into the fold as a “partner.” Remember? The Group of 7 became 8, mutual interests on this, that and the other question were identified.

I had mixed feelings from the start, honestly. And the project was never fated to succeed anyway, primarily because most Western nations, notably the Anglo-American axis, are incapable of accepting diverse perspectives in their midst. The name of the game was “Be like us to be with us,” and to its credit this was never Russia’s intent.

It is touching that Russians still refer to “our partners” — a high foreign ministry official used the phrase Monday, in fact. To Moscow it signifies some brand of cooperative coexistence, and people such as Merkel are probably capable of it.

But the Obama administration has now scrubbed any such prospect right before our eyes. The reality composed over the past six months opens onto a new era of miserable animosity in our relations with Russia.

Pointless, fruitless, expensive, diminishing us and ennobling no one. Russia is a middle-income power destined to grow only stronger and more influential. “Isolating Russia” is a little like isolating an ocean. Of one duration or another, we are in for a steady flow of stupidity from the State Department and the clerks in the media who pass it on.

The best outcome in Ukraine now will be for Poroshenko to accept some form of decentralization, federalization, autonomy — the words are contentious — as serious talks get under way. Putin has urged this since at least April, although it is unpopular to note this in America for obvious reasons. We arrive at a place of attenuated optimism, then.

Optimism in a small place, though, as Washington has worsened the larger picture.

At the NATO summit in Wales, plans were made for a new rapid-reaction force to be assembled on European soil with the explicit intent of reprising the Cold War standoff: We here in the West, those over there in the East. On Monday the EU announced yet another round of sanctions against Russia, the fourth, even as Moscow goes to work on the deal just negotiated.

These developments are both Washington’s doing. The EU instantly deferred its own sanctions: Draw your own conclusion there. The Anglo-American alliance will chip in readily to the rapid-reaction force, but we will have to see about the others. Maybe the EU ex-Britain has finally had enough of NATO and the divisiveness it stands for by definition.

Obama, Vice President Biden and Anders Fogh Rasmussen, NATO’s hyper-hawk secretary-general, now fulminate that Moscow better not mount any adventures in the Baltics or Poland. It is an early admission of defeat in Ukraine, as I read it: You carried the day this time, Vlad. Not next.

Good enough if America is forced to step back, leaving a settlement to those who understand diplomacy and the 21st century. But this crisis does not suggest our leaders have any great interest in either. And it is disheartening to watch those we tolerate in power squander America’s potential for good in another kind of world.

Côte-d’Ivoire Paris – le calvaire des «nounous esclaves» d’Olivier, bébé de Soro et Kadidia, raconté, Louise Colombet

Esclavage moderne : la compagne d’un ex-ministre ivoirien jugée

Nanterre (Hauts-de-Seine), hier lundi 8 septembre 2014. David Desgranges, l’avocat des deux nounous (de dos), a plaidé pour que le tribunal reconnaisse le délit de traite d’êtres humains. «Il y avait trop de travail, mais le pire, c’était les insultes »

Louise Colombet – leparisien.fr

esclavage moderneDES JOURNÉES à rallonge, passées à s’occuper d’un enfant malade, à faire le ménage, la vaisselle, les courses, sans aucun jour de congé et pour une rétribution dérisoire, le tout ponctué d’insultes et d’humiliations. C’est ainsi que deux jeunes femmes, âgées aujourd’hui de 28 et 30 ans, ont décrit hier devant le tribunal de Nanterre (Hauts-de-seine) leur quotidien passé au service de Kadidia Sy, l’ex-compagne de Guillaume Soro, actuel président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire et ancien Premier ministre.

La prévenue comparaissait notamment pour travail dissimulé, rétribution insuffisante mais également pour traite d’êtres humains, la demande, pour ce dernier chef, du Comité contre l’esclavage moderne (CCEM) qui a accompagné les deux jeunes depuis leur fuite du domicile de leur employeur, respectivement en 2008 et 2010.

En 2006, Rosalie est embauchée comme nounou au Burkina Faso pour s’occuper d’Olivier, le bébé de Guillaume Soro. Elle accompagne ensuite la mère et l’enfant au cours de nombreux voyages à Paris, destinés à soigner l’hémophilie sévère — une maladie empêchant la coagulation — dont le petit Olivier est atteint. Elle passe ainsi près de six mois dans la capitale en 2008,
s’occupant de l’enfant nuit et jour, mais aussi, parfois jusqu’à très tard le soir, de l’entretien de la maison, des courses, ou même des enfants des amies de Kadidia Sy… Laquelle,
d’après ses dires, passe son temps a faire du shopping ou à sortir le soir.

Ayant récupéré son passeport dans les affaires de son employeur, Rosalie décide de s’enfuir en août 2008. C’est alors que Marie est embauchée pour lui succéder, payée elle aussi, hors quelques «primes» exceptionnelles, environ 45 € par mois, l’équivalent du smic… au Burkina Faso. Un tarif pour lequel «on a non pas une nounou, mais une vraie bonne à domicile, au sens du XIX e siècle, taillable et corvéable à merci», relève le procureur.

Business class et Disneyland

Une accusation qui fait bondir la prévenue. «Mais elles étaient nourries, logées, blanchies. Je leur achetais même leurs serviettes hygiéniques et leur déodorant !» Si elle reconnaît «n’avoir pas bien payé» ses deux nounous, et qu’elle ignorait qu’elle aurait dû s’aligner sur le droit du travail français lors de ses séjours à Paris, Kadidia Sy réfute le terme d’esclavage, montrant des photos de Marie et d’Olivier à Disneyland, ou sur les Bateaux-Mouches… «Comment peut-on dire qu’on est esclave quand on voyage en business class ?», s’insurge-t-elle.

A l’aide d’un traducteur, Marie, qui a quitté l’école en CM 1, détaille son parcours, résumant son calvaire en une phrase : «Il y avait trop de travail, mais le pire, c’était les insultes.» Après dix-sept mois dans la capitale, elle aussi se tournera vers le CCEM. «Elles se sont liguées pour d’obtenir de l’argent et des papiers pour rester en France», estime Kadidia Sy. Me David Desgranges, l’avocat du CCEM, dénonçant «une véritable mainmise sur le personnel domestique», a plaidé pour que le délit de traite d’êtres humains soit reconnu dans cette affaire, à l’inverse du parquet, qui a souhaité «relativiser» et a réclamé une peine de trois mois de prison avec sursis et 5 000 € d’amende. Jugement le 6 octobre.

Une compagne de Guillaume Soro poursuivie pour "traite d’êtres humains"

sorroEt pourtant ce n’était pas l’argent qui faisait défaut. Avec toutes les grosses sommes subtilisées des coffres des agences de la BCEAO à Bouaké, à Man, et à Korhogo par Sorrow et ses milices, Dame Sorrow pouvait bien verser des salaires décents à ses domestiques. Mais  que peut-on vraiment tirer d’une famille de p’tits tyrans? Peut-on vraiment apprendre la décence à qui ne prospère que dans l’impudicité, le désordre et le crime ? L’argent gagné dans le délit peut laver, mais il ne rendra jamais propre.

Paris – Une compagne de Guillaume Soro, président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, est jugée lundi à Nanterre pour "traite d’êtres humains", soupçonnée d’avoir employé deux gardes d’enfants en région parisienne sous la contrainte et contre une rémunération misérable.

Les faits se sont déroulés de 2007 à 2010. Guillaume Soro, alors Premier ministre ivoirien, et une de ses compagnes ont un enfant, né en février 2006, atteint d’hémophilie. Ils organisent plusieurs séjours à Paris pour que le garçon soit soigné et demandent à cette occasion à une nourrice de les accompagner.

Deux femmes, originaires du Burkina Faso, resteront respectivement six mois (d’avril 2007 à août 2008) et treize mois (d’octobre 2008 à mars 2010) en France à l’occasion de différents séjours.

"Elles pensaient ne devoir s’occuper que du jeune malade. En fait, elles se levaient à l’aube, travaillaient jusqu’à 23 heures et étaient en charge de toutes les tâches ménagères, des courses, des repas", raconte leur avocat, Me David Desgranges.

"Malgré des journées de travail considérables, elles n’étaient rémunérées qu’à hauteur de 45 euros par mois, ne pouvaient pas sortir librement, n’avaient aucun jour de repos et ne mangeaient que du riz ou les restes", ajoute-t-il.

Les deux femmes subissent aussi "des humiliations verbales" et "des pressions constantes": leurs papiers d’identité sont confisqués, leur salaire pas toujours versé, selon l’accusation.

Une situation que conteste la défense. "Ma cliente n’a certes pas strictement respecté le droit du travail en omettant notamment de déclarer ses employées, mais je réfute toute atteinte à la dignité humaine", souligne Me Jean-Paul Benoît. "Il est faux de dire que leurs passeports ont été confisqués. Elles se sont rendues plusieurs fois au Burkina Faso à cette époque et avaient tout loisir de ne pas retourner travailler chez cet
employeur", ajoute le conseil.

Les deux victimes présumées avaient pris la fuite, l’une en août 2008 et l’autre en février 2010, et s’étaient adressées au Comité contre l’esclavage moderne qui avait signalé leur cas à la justice.

La compagne de Guillaume Soro risque 7 ans d’emprisonnement et 150.000 euros d’amende. Les deux gardes d’enfant ont aussi réclamé respectivement 2.000 et 10.000 euros au titre de leur préjudice.

"Elles ont été maintenues dans un isolement relationnel, social et culturel et placées dans une situation de dépendance matérielle totale à l’égard de leur employeur", estime Me David Desgranges.

Le procès se tient lundi à partir de 13H30 devant la XVIIe chambre du tribunal correctionnel de Nanterre (Hauts-de-Seine).

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