Contre les petits arrangements avec le colonialisme, Jean-Claude DJEREKE

HD’un mot grec, κρίσις, la crise est un événement susceptible de plonger une personne, un groupe ou une société entière dans une situation instable et dangereuse[1]. La Côte d’Ivoire  s’est retrouvée plus d’une fois “dans une situation instable et dangereuse” comme on le verra un peu plus loin dans les lignes qui suivent. À de nombreuses reprises, sa stabilité a été mise à rude épreuve. Voilà pourquoi il ne nous semble pas erroné de dire qu’elle a connu non pas une seule crise mais plusieurs crises entre 1960 et 2011. Les questions qui viennent à l’esprit ici sont celles-ci: Politique, économique ou sociale, les crises ivoiriennes ont-elles une origine commune? Sont-elles surmontables ? Si oui, à quelles conditions?

 Pour M. W. Seeger, T. L. Sellnow et R. Ulmer, trois choses caractérisent la crise: 1) elle est inattendue; 2) elle crée une situation dont on ignore sur quoi elle va déboucher; 3) elle est une menace pour la tranquillité d’une communauté[2].  Venette ajoute une quatrième caractéristique: la crise sonne le glas de l’ancien système[3].  Si les responsables communiquent bien sur la crise, celle-ci peut avoir des effets positifs, par exemple permettre à un individu ou à une communauté de se renouveler (de se relancer), estiment encore Seeger, Sellnow et Ulmer[4], ce qui veut dire que la crise n’est pas forcément négative. Victoria Principal pense même qu’elle est “une chance”, une occasion de renaître plus fort.

La première crise du pays fut politique avec les faux complots qui aboutirent en 1963 à l’arrestation et à l’emprisonnement de plusieurs cadres du PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire) soupçonnés de vouloir renverser Houphouët. La vérité est que ces cadres rentrés de France, où ils avaient flirté avec l’idéologie marxiste pendant leurs études, ne supportaient pas que la France continue d’influencer l’économie et la politique ivoiriennes après l’accession du pays à l’indépendance[5]. C’est trois ans plus tard qu’interviendra la libération des derniers prisonniers. Ernest Boka n’eut pas la même chance que les Samba Diarra, Joachim Bony, Amadou Koné, Charles Donwahi, Auguste Daubrey, Yangni Angaté et autres puisqu’il ne sortit pas vivant d’Assabou[6].

Au début des années 1980, la Côte d’Ivoire fait face à sa première crise économique après avoir engrangé, entre 1960 et 1980, un taux moyen de croissance de 8 % pour le Produit national brut (PNB), une multiplication par 17 du montant du Produit intérieur brut (de 142 milliards de francs CFA en 1960 à quelque 2.500 milliards en 1980). Cette embellie faisait du pays la 3e puissance économique de l’Afrique au Sud du Sahara, derrière le Nigeria et l’Afrique du Sud[7].Cette crise économique, due en partie à la chute des prix des matières premières et au gaspillage des deniers publics, se tranforma progressivement en une crise socio-politique. En effet, voulant renflouer les caisses de l’État, le gouvernement décida de diminuer les salaires des fonctionnaires et de rationner la distribution de l’électricité. Ces deux mesures poussèrent fonctionnaires et étudiants à se mettre en grève et à réclamer le retour au multipartisme en 1990. Traité de voleur et de dictateur, Houphouët finit par lâcher du lest sur le multipartisme qu’il considérait au départ comme une vue de l’esprit.

Encouragé par Philippe Yacé qui n’avait pas digéré d’avoir perdu le secrétariat général du PDCI  et le perchoir de l’Assemblée nationale, Ouattara essaie en 1993 de prendre le pouvoir alors que l’article 7 de la Constitution désigne clairement le président de l’Assemblée nationale comme le successeur du président de la République en cas de décès. C’est l’intervention des ambassadeurs de France et des États-Unis qui mettra rapidement fin à cette crise institutionnelle qui faillit plonger le pays dans le chaos.

Fin décembre 1999, la Côte d’Ivoire enregistre son premier coup d’État, œuvre d’un groupuscule de militaires mécontents conduits par le sergent Ibrahim Coulibaly dit IB. Ancien garde du corps d’Allassane Dramane Ouattara, IB ne tarde pas à remettre le pouvoir au Général Robert Guéi. Après s’être brouillés avec Robert Guéi accusé de vouloir se maintenir au pouvoir, les mêmes militaires attaquent le pays, le 19 septembre 2002. Le Général Guéi, le ministre de l’Intérieur et nombre de militaires et de civils perdent la vie dans cette tentative de coup d’État.

En novembre 2004 sont assassinés devant l’hôtel Ivoire de Cocody une soixantaine de jeunes Ivoiriens qui manifestaient pacifiquement contre la destruction de la flotte aérienne ivoirienne sur ordre de Jacques Chirac. Les jours suivants, on assiste au pillage des entreprises françaises et au retour en France de plusieurs familles françaises.

2010-2011: Bien que le désarmement des rebelles figure dans l’accord de Ouagadougou signé en 2007 entre Guillaume Soro et Laurent Gbagbo en présence de Blaise Compaoré qui, de l’avis de Marcel Amondji, ne fut jamais un facilitateur mais un “cheval de Troie[8]”, la Côte d’Ivoire se rend aux urnes en octobre 2010. À la fin du second tour (novembre 2010), Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara revendiquent la victoire. Attaché à une sortie de crise pacifique, le premier propose un recomptage des voix par une commission internationale. Le second, lui, demande à la coalition franco-onusienne de bombarder la résidence où s’étaient réfugiés Laurent Gbagbo, sa famille et certains de ses collaborateurs. Les bombardements firent plusieurs morts et blessés. Si on y ajoute les victimes de l’embargo sur les médicaments et celles de la fermeture des banques ainsi que toutes les personnes massacrées par les forces fidèles à Ouattara tant à Abidjan qu’à l’intérieur, on peut estimer à 100 000 le nombre des vies humaines détruites pendant la crise post-électorale.

Ainsi qu’on peut le remarquer, ce n’est pas seulement la vie politique qui a été perturbée. L’économie, le vivre-ensemble et l’environnement ont également été mis à mal au cours des 50 dernières années. Y a-t-il un lien entre ces différentes crises? D’où viennent-elles?  Si Houphouët  fut l’homme de la France en Afrique francophone pendant une bonne période, il n’en est pas moins vrai qu’il fut lâché à la fin de sa vie. Par exemple, il perdit en 1988-1989 la guerre contre ceux qui “volent notre cacao[9]”. La France lui infligea une seconde défaite en lui imposant en 1990 Ouattara comme Premier ministre, l’homme  qui introduisit la violence et les coups d’État dans notre pays (arrestation et incarcération le 18 février 1992 de ceux qui marchaient dans les rues du Plateau pour protester contre le refus du président de la République de prendre en compte les conclusions d’une enquête concernant les brutalités de l’armée à la cité universitaire de Yopougon en mai 1991, tentatives de coup d’État contre Guéi et Gbagbo après la chute de Konan Bédié, chute que Ouattara qualifia de “révolution des œillets”). Selon Martial Frindéthié, Bédié fut renversé malgré “une belle croissance économique et une croissance du bien-être individuel des populations [parce que] son support timide du business français n’arrangeait pas vraiment Paris, qui lui préférait l’administration irresponsable de Ouattara [et parce qu’il] voulait mettre la France en compétition avec des pays comme la Chine, le Canada, le Japon, les États-Unis et l’Afrique du Sud[10]”. Quant à Laurent Gbagbo, c’est l’armée française qui vint à bout de la résistance qu’il opposa à J. Chirac et N. Sarkozy du 19 septembre 2002 au 11 avril 2011. Pourquoi la France mit-elle son armée au service d’Alassane Ouattara pour déloger Laurent Gbagbo? Pourquoi s’immisca-t-elle grossièrement dans une affaire qui ne regardait que les Ivoiriens? Pour Marcel Amondji, la crise ivoirienne “aux multiples rebondissements tire son origine de la façon dont la Côte d’Ivoire fut gouvernée durant le long règne solitaire de Félix Houphouët[11]”. Qu’est-ce à dire? Comment Houphouët gouverna-t-il la Côte d’Ivoire?

Du temps d’Houphouët, la France agissait en Côte d’Ivoire comme le renard dans un poulailler pendant que les ressortissants de la CÉDÉAO estimaient avoir les mêmes droits que les Ivoiriens sous le falllacieux prétexte qu’ils ont contribué au développement du pays. C’est la raison pour laquelle Nyamien Messou lie les différentes crises “à la volonté de la France de revenir aux paradigmes de gouvernance d’Houphouët et à la volonté de la France et des pays de la sous-région de faire de la Côte d’Ivoire un État qui n’appartient à personne[12]”. Si Bédié et Gbagbo ont été évincés du pouvoir parce que désireux de mettre un terme à cette double volonté, faut-il en inférer que la Côte d’Ivoire ne quittera jamais la tutelle française? Pour dire les choses autrement, sommes-nous condamnés à avoir sempiternellement la France sur notre dos? Est-il impossible de s’en défaire?

Il est vrai que l’entreprise n’est pas facile et qu’on peut échouer comme Bédié et Gbagbo à rendre la Côte d’Ivoire aux Ivoiriens mais Sénèque nous enseigne que ce n’est pas parce que c’est difficile  qu’on doit refuser d’oser. Pour lui, c’est plutôt le refus d’oser qui rend les choses difficiles. Certains Ivoiriens, y compris dans la soi-disant gauche, ne veulent pas oser parler de rupture avec la France. Ils ont peur de couper le cordon ombical avec une mère qui refuse de voir ses enfants grandir et voler de leurs propres ailes. Ce qui les intéresse, ce sont les petits arrangements avec l’ancienne puissance colonisatrice dans la mesure où cela leur permettrait de se maintenir à la tête de l’État et de bénéficier d’un certain nombre d’avantages: se soigner, scolariser leur progéniture, posséder comptes bancaires et villas, passer leurs vacances en France. Les arrangements sont mauvais parce qu’ils gardent intacts l’influence et les intérêts de la France dans notre pays, d’une part et d’autre part, parce qu’en 53 ans d’indépendance de façade, les Français ne nous ont apporté que la misère, les coups de force, les rébellions, bref la régression, la désolation et la mort. Objectivement et sérieusement, en effet, qui peut me dire que les pays africains d’expression française se portent mieux que le Kenya, le Ghana ou le Botswana?   Si je suis contre les arrangements avec la France, c’est enfin pour deux raisons. La première est que les précédents arrangements (identification et enregistrement des électeurs confiés à Sagem, réhabilitation du Lycée français, dédommagement des entreprises françaises victimes de vandalisme en novembre 2004 sans contrepartie, décoration de quelques chefs militaires français, attribution du terminal à conteneurs du port autonome d’Abidjan à Bolloré pour une durée de 15 ans, etc.) n’ont pas empêché la France de tuer les Ivoiriens et de détruire les symboles de leur souveraineté en avril 2011. La seconde raison est que s’engager dans cette voie reviendrait à trahir ceux et celles qui sont morts pour que la Côte d’Ivoire ne soit plus sous la coupe de la France. “En Afrique noire, depuis 1947, le colonialisme français doit sa quiétude à la trahison inqualifiable de certaines élites africaines”, disait Fanon. Ceux qui sont friands d’arrangements avec le colonialisme français ne sont rien d’autre que des traîtres. Permettez-moi de citer encore le psychiatre et philosophe martiniquais qui s’engagea en 1954 aux côtés de la résistance algérienne. “Le colonialisme français est une force de guerre et il faut l’abattre par la force, martèle-t-il. Nulle diplomatie, nul génie politique, nulle habileté ne pourront en venir à bout. Incapable qu’il est de se renier, il faut que les forces démocratiques s’allient pour le briser.” Ce ne sont pas les petits arrangements qui briseront les reins de la Françafrique et nous débarrasseront une fois pour toutes d’une France experte en coups tordus et en pillage des ressources de ses ex-colonies. Ce qu’il convient d’entreprendre hardiment, c’est d’appliquer au mal ivoirien des “procédés de résolution vraiment compatibles avec les intérêts et avec les aspirations d’un peuple dûment informé de son histoire[13].” Ce qu’il nous faut, c’est une rupture en bonne et due forme. À ceux qui jugeront utopique un tel divorce, je répondrai que le Venezuela, la Bolivie et d’autres pays de l’Amérique latine ont souffert, eux aussi, du colonialisme mais que l’Espagne ne leur impose plus ses vues et qu’ils sont désormais attentifs aux intérêts de leurs peuples dans les relations qu’ils entretiennent avec tel ou tel pays. Nous devons aller vers ces pays pour apprendre d’eux comment ils sont devenus progressivement libres et maîtres de leur destin au lieu de verser dans la résignation qui, en plus d’être une solution facile, ne fait que reporter indéfiniment notre rendez vous avec la vraie indépendance.

Jean-Claude DJEREKE


[1]  Henry George Liddell, Robert Scott, A Greek-English Lexicon, on Perseus.

[2] M. W. Seeger, T. L. Sellnow & R. R, Ulmer, “Communication, organization, and crisis”. Communication Yearbook 21: 231–275.

[3] S. J. Venette, “Risk communication in a High Reliability Organization: APHIS PPQ’s inclusion of risk in decision making”,  MI: UMI Proquest Information and Learning,  Ann Arbor, 2003.

[4]  M. W. Seeger, T. L. Sellnow & R. R, Ulmer, Effective crisis communication: Moving from crisis to opportunity, Thousand Oaks, Sage Publications, 2009.

[5] Samba Diarra, Les faux complots d’Houphouët-Boigny, Paris, Karthala, 1997.

[6] Charles B. Donwahi, La Foi et l’Action : itinéraire d’un humaniste, Paris, De mémoire d’homme, 1997.

 

[7] André Brécourt, “La faillite d’un ‘miracle’ ”, Révolution (Paris) 1er juin 1984.

[9] Jean-Louis Gombeaud, Corinne Moutout et Stephen Smith, La guerre du cacao:Histoire secrète d’un embargo, Paris, Calmann-Levy, 1990.

[11] M. Amondji, “Une crise de loin venue…”, 1er juin 2013, http://cerclevictorbiakaboda.blogspot.com/search/label/archives%20perso

[12] “Raison d’État” du 5 mars 2011, une émission de la RTI animée par Herman Aboa.

[13] M. Amondji, “Une crise de loin venue…”, 1er juin 2013,

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