Comprendre la crise ivoirienne (2e partie), M. Frindéthié

Henri Konan Bédié : pas exactement l’homme dont avait rêvé Paris

Le 7 décembre 1993 le président Houphouët, qui avait été tenu loin de la politique par sa longue maladie, mourut dans son village natal de Yamoussoukro. La constitution ivoirienne prévoyait un tel cas de vacance du pouvoir. L’article 11 de la constitution ivoirienne stipulait que le président de l’Assemblée nationale assumerait les fonctions de chef d’état jusqu’à l’organisation de nouvelles élections Bédié était donc l’héritier constitutionnel d’Houphouët. Cependant, contournant tout processus légal, Ouattara s’autoproclama Président de la République de Côte d’Ivoire. Ce holdup constitutionnel ne dura que quelques heures, le temps pour Bédié d’apparaître à la télévision pour revendiquer son droit et annoncer son intention de finir le mandat du président Houphouët dans le strict respect de la constitution.

            Dans le passé, en tant que président de l’Assemblée Nationale, Bédié s’était élevé contre le libéralisme béat de Ouattara, qui ouvrait grandement les portes aux multinationales étrangères désireuses de s’accaparer les sociétés d’état ivoiriennes. Pendant que les politiciens français avec à leur tête le ministre des finances d’alors, Nicolas Sarkozy, martelaient que jamais l’EDF (Energie de France) ou le GDF (gaz de France) ne seraient privatisés, car trop stratégiques pour la souveraineté de la France, Ouattara, le premier ministre ivoirien, privatisait et vendait aux amis de son épouse les sociétés d’état ivoiriennes d’eau et d’électricité. Pourquoi la position de Sarkozy était-elle tenable en France et récusable en Côte d’Ivoire ? Etait-ce parce que d’un côté l’on se trouvait en Europe et de l’autre en Afrique ? C’est ce manque de réciprocité morale que le mouvement patriotique de Côte d’Ivoire était décidé à combattre. De cette perspective, le combat des patriotes revenait aussi à dénoncer les collaborateurs locaux qui, succombant à la promesse de la lactification économique, avaient trahi leurs peuples. Car les vagues successives de coups d’état et d’instabilités politiques qui depuis 1999 endeuillent la Côte d’Ivoire sont aussi chargées de fortes odeurs de déloyautés organiques. Chaque fois que la Côte d’Ivoire était secouée par des coups militaires, Ouattara était l’insider   qui, pour se rapprocher d’un monde blanc qui l’a toujours fasciné, trahissait le pays qu’il prétendait aimer. Les antécédents à cette propension à l’autodestruction donnent des frissons. Rappelons-nous que dans le système du Congo léopoldien, les auxiliaires africains du roi belge avaient pour récompense de faire la razzia sur des villages, d’en violer les femmes, d’en piller les maisons, quand ils assuraient au roi une bonne récolte de caoutchouc. Là bas, dans le Congo léopoldien aussi, comme cela fut le cas pendant l’administration de Ouattara, les conséquences de cette déliquescence morale se révélaient désastreuses pour les femmes et les enfants.

            Tout comme Ouattara, Bédié croyait au libéralisme économique. Cependant, le libéralisme de Bédié accordait une certaine importance à la souveraineté nationale. C’était un libéralisme qui n’entendait pas brader les richesses nationales aux multinationales étrangères ; pour ce faire, Bédié entreprit un certain nombre de réformes dont les plus importantes étaient l’identification de la population ivoirienne par un programme de recensement systématique et la régulation de l’exploitation et de l’appropriation anarchiques des terres ivoiriennes. En effet, au milieu des années 1990, la Côte d’Ivoire était la seconde destination d’immigrants d’Afrique subsaharienne après l’Afrique du Sud, avec un taux d’immigration tournant autour de 27% pour 13 millions d’Ivoiriens. Les plus grandes communautés étrangères venaient du Mali (2 millions), du Burkina Faso (2 millions), du Ghana (1,5 millions), du Nigéria (500.000), et en plus petits nombres du Bénin et du Togo. Bien qu’un accord entre les pays de la CEDEAO permette la libre circulation de personnes de biens de tout état membre dans leurs zones, la migration vers la Côte d’Ivoire était presqu’unidirectionnelle. La grande population d’immigrants venant du Mali et du Burkina voisins pour l’exploitation des terres fertiles ivoiriennes et la fabrication et l’exportation vers les pays sahéliens de charbon de bois s’est plusieurs fois accrochée aux populations autochtones qui l’accusaient d’appropriation illicite de terres, de déforestation sauvage d’espaces classés, et d’incendie de forêts. En 1999, une telle dispute opposant des immigrants du Burkina Faso et des autochtones de la région de Tabou (sud-est de la Côte d’Ivoire) causa le départ d’au moins 12.000 Burkinabés de leurs champs. Cet événement, qui intervint un an après que la réforme foncière de Bédié interdisant la vente de terre aux étrangers fut adoptée par l’Assemblée nationale ivoirienne, dirigea des critiques plus acerbes à l’encontre de Bédié. La réforme foncière de Bédié seyait mal aux présidents malien et burkinabé dont les budgets de fonctionnement dépendaient énormément des immenses revenus que leurs émigrés en Côte d’Ivoire leur faisaient parvenir chaque année. Ces présidents virent la réforme de Bédié comme un prétexte pour déposséder leurs compatriotes de terres qu’ils exploitaient depuis de longues années, et donc une façon déguisée de démunir leurs pays de recettes nécessaires à leur développement. Dans leurs griefs contre Bédié, les Maliens et les Burkinabés reçurent le soutien de puissants alliés en la France dont certains citoyens propriétaires de terres illégalement acquises risquaient de se faire déposséder.

            Par ailleurs, les opérateurs économiques français avaient vu leurs dividendes baisser sous Bédié. Avec Ouattara, le premier ministre d’Houphouët, les opérateurs économiques français avaient vu le rôle de l’état passer de celui d’une institution gouvernementale à celui d’une institution non gouvernementale. Ouattara lui-même avait troqué ses habites de gouvernant contre ceux de businessman, faisant personnellement affaires avec les opérateurs économiques, leur proposant des bénéfices faramineux. L’administration de Bédié était tout autre. Pour le Burkina, le Mali, et surtout la France, il était impératif que l’état ivoirien retournât à son rôle d’ONG. Il était impératif que Ouattara retournât aux affaires. Tel était le challenge auquel Bédié était confronté au milieu des années 1990. L’on comprendra aisément, à la lumière de ce contexte sociologique, que la chute de Bédié ne vint pas d’une mauvaise de gestion de la Côte d’Ivoire ou même d’une certaine hostilité envers les investissements directs étrangers. Bédié était aussi libéral que Ouattara. Il était aussi ouvert que Ouattara aux investissements étrangers. Cela, même les détracteurs de Bédié le reconnaissent. Entre 1995 et 1999, la Côte ‘Ivoire a connu une belle croissance économique et une croissance du bien-être individuel des populations. D’ailleurs, la politique économique de la Côte d’Ivoire a été célébrée les 4 et 5 juillet dans un rapport de l’Organisation Mondiale du Commerce, qui félicitait l’administration de Bédié et projetait un avenir radieux pour la Côte d’Ivoire. La chute de Bédié vint de ce que son support timide du business français n’arrangeait pas vraiment Paris, qui lui préférait l’administration irresponsable de Ouattara. Bédié voulait mettre la France en compétition avec des pays comme la Chine, le Canada, le Japon, les Etats-Unis, et l’Afrique du Sud, pour ne citer que ceux-là. La France n’avait pas l’habitude de la compétition en Côte d’Ivoire. Dans la compétition, le business français s’enliserait. Pour les intérêts économiques de la France, il était impératif que Bedié fût déposé. Mais pour cela, il était nécessaire que l’on lui découvrît des péchés.

            En attendant, Ouattara, qui après son coup d’état constitutionnel manqué de 1993 s’en était retourné au FMI servir sous Michel Camdessus, préparait son retour à la politique ivoirienne. Il n’attendrait pas d’y revenir par les voies institutionnelles. Il comptait en grande partie sur l’électorat étranger massif (du Burkina et du Mali) qui, muni de cartes d’électeurs fournies par Houphouët, avait plusieurs fois réélu « le Vieux » dans la comédie électorale qu’organisait le parti unique. Or, voilà que le programme d’identification de Bédié, qui bien que permettant aux étrangers de voter au cours des législatives, leur enlevait le droit de vote aux présidentielles, menaçait aussi cette perspective. La réforme foncière et le programme d’identification de Bédié faisaient partie d’une vision d’ensemble que Bédié avait nommée l’ivoirité. Cette notion dont l’on attribuait trompeusement la paternité à Bédié avait déjà été utilisée par des étudiants en 1945 à Dakar au cours d’une conférence. Plus tard, des intellectuels ivoiriens tels le poète Niangoran Porquet (1974) et l’universitaire Kanvaly Fadiga (1997) l’avaient aussi utilisée pour signifier la conscience nationale et la volonté fraternelle des peuples de tous les horizons qui avaient choisi de vivre sur le sol ivoirien, partageant les mêmes joies et les mêmes espoirs. L’ivoirité fut le péché que l’on trouva à Bédié. (à suivre)

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