Kagamé renoue avec la Françafrique … et est aussitôt innocenté par Paris (publié le 11 janvier 2012), M. Frindéthié

A l’occasion de la disculpation de Kagamé, il est peut-être de bon ton de revenir sur les circonstances du tour de main par lequel la France, indubitablement responsable du génocide ruandais, ramène Kagamé au bercail de la Françafrique et se blanchit par la même occasion.

C’est en juillet 1975 qu’arrivé au Ruanda pour une expédition de chasse organisée pour lui par le président ruandais Habyarimana, Giscard signe un accord d’assistance militaire très flou avec son hôte par lequel une aide militaire de 4 millions de francs est chaque année convoyée vers le Ruanda. Loin d’être un accord de défense du genre signé avec la Côte d’Ivoire, le Gabon et le Sénégal en 1961, cet agreement n’empêche tout de même pas que le Ruanda pullule de militaires et d’aventuriers français de tous genres, qu’Habyarimana sollicite lorsqu’il se voit confronté à la rébellion du FPR (Front Patriotique Ruandais) de Kagamé, considérée comme une présence étrangère parce qu’anglophone. Le FPR, qui en 1990 avait envahi le Ruanda, était composé d’immigrants ruandais en Ouganda, qui, après 30 ans de sanctuaire en Ouganda (comme les Ivoiriens exilés aujourd’hui au Ghana), se voyaient forcés par leur pays hôte de rentrer chez eux.

 En effet, la communauté Tutsi, minoritaire du Ruanda, éduquée dans les écoles catholiques, était, depuis la colonisation belge, la classe instruite du pays. C’est principalement cette communauté qui la première revendiqua l’indépendance du Ruanda vers la fin des années 50, menaçant ainsi les intérêts capitalistes belges. Pour mettre à mal les Tutsi récalcitrants, les Belges introduisirent la notion de représentation de la majorité ethnique ; ce qui permit donc à un Hutu, l’ancien séminariste Grégoire Kayibanda, d’être le premier président ruandais en 1962. Une fois au pouvoir, les Hutu se livrèrent à une revanche sanguinaire contre la minorité Tutsi, forçant plus de 300.000 Tutsi à se refugier en Ouganda. Débarrassés de la plupart des Tutsi, les Hutu se combattirent entre eux, ce  qui finit en 1973 par un coup d’état du leader de l’armée hutu, Habyarimana, qui à son tour, persécuta non seulement les Tutsi, mais aussi les Hutu du sud, dont il purgea l’armée et l’administration ruandaises.

 En 1979, les exilés Tutsi formèrent l’Alliance Ruandaise pour l’Unité Nationale (ARUN), qui en 1987 devint le FPR. Lorsque le FPR attaqua l’armée d’Habyarimana en 1990, le président français Mitterrand amalgama accord d’assistance militaire et accord de défense, et il ordonna une intervention directe des troupes françaises au Ruanda. La Françafrique n’entendait pas perdre le Ruanda (un pays stratégiquement situé à la limite de l’influence anglo-saxonne) aux Anglophones. Pour Paris, Paul Kagamé, le chef militaire du FPR, fils d’un exilé Tutsi, élevé en Ouganda, partiellement éduqué aux Etats-Unis, et qui parlait un anglais parfait, ne pouvait être qu’un pion anglo-saxon, et surtout américain. Par ailleurs, hantée par les spectres de sa défaite en Indochine, la France n’hésita pas à assimiler la discipline militaire et l’intrépidité du FPR aux résistants algériens et aux Khmers rouges cambodgiens. Très vite, Paris surnomma l’armée de Kagamé les Khmers noirs, qu’il fallait à tout prix mater. Comme le notait Verschave, « la décision de former les forces armées rwandaises (FAR), clairement politique, fut prise personnellement par François Mitterrand …. Les rebelles venus d’Ouganda pouvaient-ils représenter autre chose que le produit d’une manipulation des Anglo-Saxons ? Il fallait aider Juvénal, lui procurer armes et munitions, former une armée qui lui permette d’en finir avec ces importuns. L’armée [française] s’exécuta sans réserve, dans le droit fil des institutions et de la pratique de la Ve République ».

L’Elysée arma donc Habyarimana à raison de 200 millions de francs par an, équipant les forces ruandaises de nouvelles armes à tester sur les Tutsi et le terrain inégal du Ruanda. 500 paras français et 150 conseillers militaires français aidèrent les Hutu à tester l’armement militaire français sur les Tutsi. Confession d’un gradé de l’armée française à Kigali : « c’est vrai qu’en février 1992 on y est allé très fort. On a profité de l’occasion pour tester du matériel expérimental, des blindés légers de montagne et des hélicoptères de combat dotés d’une douzaine de roquettes de chaque côté ». En fait, la France a officiellement participé aux côté d’Habyarimana à l’élimination programmée du peuple tutsi. En 1993, les Nations Unies publièrent un rapport qui accablait le gouvernement de Kigali de crimes contre l’humanité. En France, en Belgique, et au sein du monde occidental, ce rapport ne provoqua pas le moindre saisissement. Au contraire : Mitterrand, le roi Baudouin de Belgique, l’Eglise Catholique (les anglophones FPR étant considérés comme des Anglophones protestants), et le magazine Jeune Afrique contribuèrent à polir l’image d’Habyarimana et à disculper le gouvernement ruandais. A Paris, Mitterrand continuait de dérouler le tapis rouge à Habyarimana. Devrait-on s’en étonner ? Absolument pas. Aucun des chefs d’état français n’avait vraiment fait sien le crédo français de liberté, égalité, fraternité. Mitterrand n’a jamais été pire que ses prédécesseurs. Il n’était qu’un chef d’état français typique.

 Eventuellement les Ruandais surmontèrent leur tragédie à travers une réconciliation douloureuse. Le gouvernement de Kagamé accusa directement la France du génocide ruandais et s’éloigna de Paris, politiquement et culturellement. Kagamé constitua une commission d’enquête pour recenser les instances de participation de Paris au génocide des Tutsi. Pour contrer l’initiative de Kagamé, le juge français Bruguière publia un rapport d’accusation impliquant directement Kagamé du crash de l’avion d’Habyarimana. Le rapport du juge français contredisait toutes les évidences d’enquêtes très crédibles qui elles pointaient le doigt vers la France. Kagamé tourna définitivement le dos à la France. Le Ruanda coupa les ponts avec Paris et la langue française.

 Lorsque Sarkozy vint au pouvoir, l’une de ses préoccupations majeures fut de ramener Kagamé dans la Françafrique. Il s’y employa assidument. Après de longues années de coups de langue et de frétillements de la queue, Sarkozy y parvint. Et comme par magie, la France absout aujourd’hui Kagamé de tout péché. La Françafrique a encore de belles années devant elle.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :