Comprendre la crise ivoirienne (3e partie, article publié pour la première fois en 2009), M. Frindéthié

Pourquoi la Francité et pas l’Ivoirité?

L’ivoirité pour Bédié était une colle sociale pour les 60 communautés ethniques vivant en Côte d’Ivoire, un signifiant d’identification censé les unir en leur instillant une fibre patriotique, et par conséquent un attachement plus prononcé à l’Etat et à ses institutions comme incarnant la somme totale de toutes les expressions nationales individuelles. C’était un projet sociétal essentiel étant donné le manque d’enthousiasme que les Ivoiriens avaient naguère exprimé à l’endroit de l’Etat et des institutions étatiques. Pour la plupart des étrangers vivant en Côte d’Ivoire, le pays était un Etat-CEDEAO, une sorte d’eldorado où l’on venait chercher fortune par tous les moyens, sans attachement sincère à la terre. Le peuple de Côte d’Ivoire avait perdu foi en ses gouvernements successifs, qui semblaient se préoccuper plus du bien-être des étrangers que des Ivoiriens eux-mêmes. La situation était exacerbée par l’attitude du président Houphouët, qui n’hésitait pas à inclure dans ses gouvernements des ministres de nationalités étrangères. Par exemple, Raphaël Saller (un Français) avait été ministre des finances et du développement ; Mohamed Diawara (un Malien) avait été ministre du développement ; Abdoulaye Sawadogo (un Voltaïque) avait été ministre de l’agriculture ; Hamadou Thiam (un Sénégalais) avait été ministre de la communication. Dans les années 1980, une expression qui illustrait ce malaise ivoirien envers l’Etat était la fameuse phrase « on s’en fout ; ça appartient à l’Etat », qui accompagnait tout acte de vandalisme et de spoliation de la chose publique.

            L’ivoirité de Bédié entendait corriger ce cynisme ivoirien. Elle entendait réformer cet état d’esprit, en créant les conditions d’une allégeance, non plus fondée sur la base ethnique, comme cela était le cas dans la situation de l’Etat impersonnel et détaché du peuple, mais plutôt une allégeance fondée sur une identification à l’Etat-nation créé le 7 août 1960. Dans la sphère des contestations culturelles, les néologismes en -ité et –itude suggérant une allégeance à l’origine nationale, géographique, linguistique ou raciale étaient bien courants. Senghor, le premier Noir consacré dans l’élitiste Académie française disait lui-même, dans son discours du 11 décembre 1974 à la Sorbonne, qu’il était important de lutter, de souffrir et de mourir « plus volontiers pour une –ité ou une –itude que pour un –isme ». Curieusement, cependant, il semble que les chefs d’états africains sont plus prompts à lutter, à souffrir et à mourir pour la spécificité de la France que pour la leur. Un bel exemple de cet état d’esprit est l’assemblée annuelle humiliante qu’ils organisent autour de la notion de la francophonie, qui comme nous dit encore Senghor dans sa conférence de mai 1968 à l’Université de Beyrouth, n’est qu’un synonyme de la francité. Et ce même Senghor de nous dire, la main sur le cœur, que la francité ou la francophonie n’est pas une machine de guerre ni d’oppression construite par l’impérialisme français, mais plutôt un mode de penser, une façon particulière d’appréhender les problèmes et de leur trouver des solutions, un esprit de la civilisation française. Si la francophonie ou la francité n’est pas un instrument d’oppression, pourquoi voudrait-on donc que l’ivoirité en soit un ? Si les chefs d’état africains acceptent et célèbrent chaque année la francité, pourquoi ont-ils mis Bédié au pilori pour sa célébration de l’ivoirité ? Pourquoi les chefs d’état africains se font-ils les griots de la francité plutôt que ceux de leurs propres –ités ?

            Aujourd’hui, comme en 1968, le défenseur le plus passionné de la francité est un ex-chef d’état sénégalais, Abdou Diouf. Il est le démarcheur mondial du fromage, de la baguette, et de la civilisation française. Et partout où il va vendre sa francité, il est accompagné d’une pléthore de chefs d’état africains, qui se bousculent pour avoir une place d’honneur au premier rang. Cependant, le 13 mai 2006, Diouf, ce nouveau prosélyte de la Francité se fit dire à l’aéroport de Toronto, où il était en transit pour une conférence à Winnipeg, que Nègre il était, Nègre et inférieur il resterait. Diouf subit une fouille au corps, tel un vulgaire suspect. Mais qu’avait-il donc cru ? Qu’en chantant à longueur de journée la beauté de la France, ses zébrures noires se perdraient dans une rosée de lait ? L’humiliation de Diouf à l’Aéroport de Toronto était symptomatique de la duplicité dans les rapports Nord/Sud, une duplicité à laquelle les Africains n’ont jamais su répondre de manière coordonnée à cause de la politique réussie du  diviser pour régner, mais plus précisément à cause de leur complexe d’infériorité légendaire. Pendant que les Sénégalais, les plus fervents croyants de la francité, protestaient l’humiliation faite à leur ancien chef d’état, les Ivoiriens riaient sous cape, estimant qu’ils l’avaient bien mérité, à trop vouloir lécher du cul blanc. Car le Sénégal, avec le Mali et le Burkina Faso, fit partie de ceux qui le plus s’en prirent à Bédié pour sa politique d’ivoirité. L’événement de Toronto confirmait une chose. La francité n’était pas innocente. Elle avait une dimension idéologique, politique et impérialiste. L’on comprenait aisément pourquoi, à la suite de la France, les Africains s’attelaient à démanteler l’ivoirité.

L’ivoirité, comme la francité, avait une portée politique, que Bédié, en bon politicien, activa le 23 novembre 1994 par la modification du Code Electoral, lorsqu’il se rendit compte de l’amour un peu trop inhabituel que la France exhibait pour Ouattara juste avant les élections de 1995. Désormais, ne seraient candidats que les Ivoiriens de père et de mère ivoiriens.

Bédié connaissait bien Ouattara. Economiste lui-même, il avait suivi le parcours de Ouattara. Tous les deux avaient servi dans les mêmes institutions internationales ; et ils savaient tous les deux dans quelles circonstances s’étaient faites leurs ascensions. Bédié connaissait Ouattara autant que Ouattara le connaissait. Bédié savait—et cela, Ouattara lui-même l’avait admis dans une déclaration signée à la Cour Suprême de Côte d’Ivoire—qu’après ses études au Lycée de Bobo Dioulasso (Burkina Faso) et de Ouagadougou (Burkina Faso), Ouattara avait bénéficié d’une bourse américaine réservée aux étudiants voltaïques, en tant qu’étudiant voltaïque. Bédié savait qu’après ses études aux Etats-Unis, Ouattara était rentré au FMI en 1968 en tant que représentant de la Haute Volta, grâce au quota réservé à la Haute Volta. Bédié savait que Ouattara avait obtenu son premier poste à la BECEAO en tant que représentant de la Haute Volta, et que plus tard, entre 1982 et 1984, Ouattara avait servi à la même institution comme vice-gouverneur au titre de fonctionnaire de la Haute Volta. Apparemment, Bédié n’était pas le seul dans le secret, car le 8 août 1984, à la page 21 d’un article titré « Monsieur FMI », Béchir Ben Yamhed, l’éditorialiste de Jeune Afrique, rapportait que le département Afrique du FMI avait un nouveau directeur, le Burkinabé Ouattara, qui venait en remplacement du Zambien Justin B. Zulu. L’article de Jeune Afrique était même plus précis, qui spécifiait que Ouattara était né en Côte d’Ivoire, de parents immigrants de la Haute Volta. La nationalité voltaïque de Ouattara était un secret de polichinelle. Il la brandissait toutes les fois que cela l’arrangeait, mais s’empressait de la renier quand cela ne l’arrangeait pas. Bédié le savait. Il savait que Ouattara était un Voltaïque, qui avait étudié aux Etats-Unis grâce à une bourse réservée aux étudiants voltaïques, qui avait servi dans plusieurs institutions financières en tant que fonctionnaire voltaïques muni d’un passeport diplomatique voltaïque.

En 1985, après son coup d’état militaire, Thomas Sankara, le nouvel homme fort du Burkina Faso demanda à Ouattara d’être son tout nouveau ministre de l’économie et des finances. Ouattara refusa la proposition de son compatriote, préférant son poste plus stable et plus juteux de la BCEAO. Sankara exigea alors que Ouattara démissionne du poste qu’il occupait au nom du Burkina Faso. C’est alors que Houphouët, dédaigneux du gouvernement militaire de Sankara, offrit à Ouattara un passeport diplomatique ivoirien et, pour narguer Sankara, joua de son autorité pour que Ouattara conserve son poste. Bédié en parle dans Les chemins de ma vie, qui écrit : «Le président Houphouët lui avait accordé un passeport diplomatique quand il avait des difficultés avec les autorités du Burkina Faso. Il servait alors à la Banque centrale, commune aux sept États d’Afrique de l’Ouest. Un passeport diplomatique, vous savez, n’est pas une pièce d’état civil ». En 1988, lorsque Abdoulaye Fadiga, le patron de Ouattara à la BCEAO mourut, Houphouët tordit encore le bras aux autres chefs d’état pour que Ouattara le remplaçât comme le nouveau gouverneur de l’institution. Bédié savait, comme l’avait d’ailleurs rapporté un autre journaliste de Jeune Afrique, que Ouattara avait occupé plusieurs postes, à plusieurs endroits (Paris, Washington, Dakar), dans plusieurs institutions en tant que voltaïque. Bédié savait que Ouattara était voltaïque : «[Alassane Dramane Ouattara] était burkinabé par son père et il possédait toujours la nationalité du Burkina Faso, il n’avait donc pas à se mêler de nos affaires de succession ». Bédié savait qu’en réformant le Code électoral pour exiger que tout candidat aux présidentielles soit ivoirien de père et de mère ivoiriens, il éliminait la candidature de Ouattara, celui par qui la France entendait l’écarter. C’est ce qu’il fit.

            Bédié venait de changer les règles du jeu électoral en plein milieu du jeu. Ouattara avait raison de s’en plaindre. Mais il aurait été plus honorable que Ouattara challengeât Bédié en dénonçant en justice ses pratiques peu orthodoxes ou bien en produisant les preuves de sa nationalité ivoirienne sur le droit de sol. Au lieu de cela, Ouattara dit deux mensonges monumentaux qui ne faisaient pas honneur au fauteuil présidentiel qu’il voulait tant occuper : d’abord, Ouattara nia avoir jamais profité de la nationalité voltaïque ; ensuite il renia ses parents en leur niant la nationalité voltaïque, alors que son père était bien un chef de village bien connu en Haute Volta. Et lorsque les avocats de Bédié commencèrent à produire des preuves du parjure de Ouattara, il courut se réfugier à Paris. Bédié lança alors contre Ouattara un mandat d’arrêt international pour faux et usage de faux. C’est à ce moment que s’intensifia la campagne médiatique française anti Bédié. Dans le but de légitimer un coup d’état contre Bédié, les amis français de Ouattara ressuscitèrent les péchés de Bédié ou lui inventèrent simplement de nouveaux péchés. (à suivre)

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One Response to Comprendre la crise ivoirienne (3e partie, article publié pour la première fois en 2009), M. Frindéthié

  1. Allouwlly says:

    Que peut-on tirer de Ouattara? il a été Alassane Dramane Ouattara (ADO) 67 ans durant et en 2010 il est devenue Ouattara Alassane pour être candidat à l’election présidentielle en Côte d’Ivoire et pourtant il continue de signe ADO! Il n’aime pas la violence mais chaque jour il exalte la violence; il n’ a rien à voir avec la rebellion cependant toute l’armée rebelle est autour de lui. Depuis son apparition sur la scene politique en CI, la violence sous toutes ses formes est le quotidien des ivoiriens au point où égorger un être humain est devenu banal pour les hommes de ouattara: la tentance est maintenant de braiser tout ceux qui ne loue pas ADO. cet homme est le mal personnifié tellement ses contradictions sont innombrables.
    Et la France, sinon les dirigeants français démeurés colonialistes n’ont aucun respect pour nous en debitant tous les jours des mensonges grossiers sur notre compte à travers leur medias. ils sont prêts tués à cause nos propres biens,pour leurs intérêts; cela s’appelle du ganstérisme. j’espère que Sarkozy et autres qui ne jurent que de tuer l’homme noir feront tout pour que leurs descendants soient tjours Président de la republique, pour ne jamais croiser les victimes de leur méchanceté en dehors des palais ou forteresses gouvernementales!

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