Comprendre les origines de la crise ivoirienne (4e partie), M. Frindéthié

M. Guikahué, Ministre de la santé de Bédié qui fut au centre du scandale financier

Comment justifie-t-on un coup d’état ? En le conduisant au nom de la bonne gouvernance et de la  mondialisation.

En Côte d’Ivoire, le premier coup d’état a commencé avec la diabolisation de Bédié par les amis de Ouattara. Cette diabolisation s’est opérée à deux niveaux. Socialement et politiquement, Bédié fut présenté au monde comme un gouvernant inefficace, incapable d’être l’unificateur qu’était Houphouët. Economiquement, Bédié fut présenté au monde comme un administrateur hasardeux, un détourneur de deniers publics dont la mauvaise conduite était nuisible au peuple de Côte d’Ivoire. La notion d’ivoirité servit à salir Bédié, à l’exhiber comme un diviseur et un xénophobe.

L’Ivoirité, que Bédié définissait comme « la synthèse culturelle entre les ethnies habitant la Côte d’Ivoire … concerne en premier les peuples enracinés en Côte d’Ivoire mais aussi ceux qui y vivent et y travaillent en partageant nos valeurs »,  fut pervertie pour la circonstance. Une vigoureuse campagne médiatique orchestrée par les amis de Ouattara réussit à disséminer l’idée que l’Ivoirité était une recette de rapatriement des populations du Burkina Faso et du Mali. Et les organes de presse français s’évertuèrent à lier la moindre tension entre autochtones et allogènes en Côte d’Ivoire à une prétendue xénophobie initiée par Bédié, exacerbant de ce fait, des conflits mineurs en les politisant. Très bientôt, un pays composé à 27% d’immigrés fut indexé à tort dans la presse française comme étant xénophobe. En fait le but de la presse française était de jeter l’opprobre sur Bédié, afin que Ouattara, son rival, apparaisse comme un messie. L’électorat du Burkina Faso et du Mali sur lequel comptait Ouattara, et que la politique d’identification de Bédié empêchait de voter, était, bien sûr, du nord de la Côte d’Ivoire et en grande partie musulmane. Fidèle à sa politique de victimologie, Ouattara n’hésita pas à amalgamer pour son compte la géographie et la religion, inaugurant sa sinistre phrase «On ne veut pas que je sois président parce que je suis musulman et nordiste », instiguant de ce fait un pandémonium interethnique et interreligieux.

Ouattara n’avait aucune raison de lier sa disqualification – fondée sur sa propension au faux et usage de faux – au sort des 5 millions d’immigrants vivant sur le sol ivoirien. Dans le but de réussir la campagne de dénigrement amorcée contre Bédié, la presse française habituée à s’aligner aveuglément à la politique étrangère de la France, une politique étrangère toujours en quête de valets noirs disposés à aider l’Hexagone à piller l’Afrique, se fit le porte-voix de Ouattara, projetant de lui une image messianique : Dans la presse française, Ouattara condensa du coup tout ce qui était étranger et musulman ; et tout mal qui lui était fait devint automatiquement un mal fait aux étrangers et aux musulmans du monde. Et la sainte presse française ne trouva même pas nécessaire de relever les menteries et les mystifications qui fourmillaient dans le curriculum vitae de Ouattara. Le manque de rigueur journalistique de la presse française allait jusqu’à friser le plaidoyer en faveur de Ouattara. Ansi Vincent Hugueux de L’Express écrivait, sans même relever l’incongruité, « A Paris, dans ce bureau de l’agence immobilière que dirige son épouse française, Alassane Ouattara, qui admet avoir été boursier du gouvernement de Haute Volta et détenteur d’un passeport voltaïque, étale sur une tablette les copies des documents censés confondre ses détracteurs: cartes d’identité parentales, acte de naissance, certificat de nationalité ». L’objectivité était évidement le moindre souci d’une presse française commise au but de la France de mettre Ouattara à la présidence à la place de Bédié. Mais c’était aussi Bédié qui aiderait cette presse-là à le supplicier. 

Bédié n’était, comme tous les politiciens, qu’un être humain, avec ses défauts et ses qualités. Quiconque suit de près la politique africaine observera que les chefs d’état africains sont en grande partie des leaders corrompus encouragés par les pays industrialisés à détourner impunément, en guise de récompense pour des contrats juteux, les fonds de développement, et cela, jusqu’à ce que ces pays-là les trouvent moins coopératifs et pensent à leur trouver des remplaçants plus avenants. Bédié faisait partie de cette équipe-là. Nous nous rappelons encore comment Bokassa a été maintenu au pouvoir par Giscard aussi longtemps que ce dernier recevait sans trop de presse ses cadeaux en diamants, en uranium et en permis de chasse. Nous nous rappelons aussi comment Les chefs d’état français et américains ignorèrent, aussi longtemps que cela leur était convenable, les folies de Bongo, Eyadema, Mobutu, papa et bébé Doc. Les gouvernants de la Côte d’Ivoire, de Houphouët à Bédié, eurent leurs moments de gloire avec l’Hexagone. Vers la fin des années 1990, Bédié n’était plus en odeur de sainteté avec la France. En tant que premier ministre, Ouattara avait démontré à Chirac que la France ne pouvait avoir meilleur ami que lui, qu’en Côte d’Ivoire, tout était à vendre à la France et au business français, que rien n’avait de valeur sentimentale ou stratégique. Pour Paris, il était donc nécessaire que Ouattara, cet ami inconditionnel, revînt aux affaires. Il était donc nécessaire que Bédié fût exposé et qu’il tombât.

En effet, entre 1992 et 1997,  l’Union Européenne avait accordé plusieurs prêts à la Côte d’Ivoire dans le but d’améliorer le système de sante de la Côte d’Ivoire et de supporter le programme de décentralisation du pays. La plus grande partie des fonds alloués à cet effet fut détournée. De 92 à 97, deux gouvernements s’étaient succédés en Côte d’Ivoire : le gouvernement de Ouattara (90-93) – qui pendant la longue maladie de Houphouët vit Ouattara cumuler les postes de premier ministre, ministre des finances et président par intérim, et le gouvernement de Kablan Duncan (93-99), sous la présidence de Bédié. Bien que l’Union Européenne ait reconnu que les détournements des fonds alloués à la Côte d’Ivoire avaient eu lieu sur une période de 5 ans, ce qui incluait au moins une année sous le gouvernement de Ouattara, curieusement, cependant, aucune malversation ne fut imputée à Ouattara. Ouattara avait été un bon « garçon » pour la France, et bien que l’origine de sa fortune colossale accumulée en si peu de temps soit très suspecte, il n’était pas question qu’il fût inquiété. C’était Bédié que l’on voulait voir tomber ; c’était donc vers Bédié qu’il fallait orienter toute enquête. Aussi, à la tête de l’Union Européenne, la France ordonna un audit de la gestion des prêts couvrant la période allant de 1995 à 1997, une période qui ne couvrait que la gestion de Bédié, alors que, comme l’avaient souligné de nombreux observateurs, les malversations remontaient jusqu’à 1992, jusqu’au temps de l’administration Ouattara. D’ailleurs, Jérôme Dupuis, and Jean-Marie Pontaut de L’Express n’écrivaient-ils pas ceci ? «Où ont disparu les 180 millions de francs que l’Union européenne a versés à la Côte d’Ivoire? Cette aide, destinée essentiellement au programme de santé, a été systématiquement détournée entre 1992 et 1997, comme l’attestent plusieurs audits récents de la Commission européenne et un rapport accablant de l’Inspection des finances ivoirienne, dont L’Express a pris connaissance ».

              Bien que louable, l’audit de l’Union Européenne, conduit de novembre à décembre 1998 par la firme 2AC, était extrêmement réduit et biaisé contre Bédié. L’audit révéla ceci : plus de 30 millions des 88 millions de dollars alloués à la Côte d’Ivoire avaient mystérieusement disparus. Bédié, sa famille, et ses proches, et plus précisément le ministre de la santé de Bédié, Maurice Guikahué, furent indexés comme des criminels économiques. Cette révélation coïncida avec la révélation à Cologne (Allemagne) de la réduction de la dette des PPTE et l’annonce que l’Union Européenne gelait son aide budgétaire à la Côte d’Ivoire. L’histoire des détournements fit beaucoup de bruit. La presse française s’en fit le relais. Ouattara s’en frotta les mains. Cependant, certains politiciens français en gardèrent la tête froide, qui à l’instar du parlementaire Thierry Jean-Pierre en émirent des doutes quant au moment et à la période de l’audit : « Il est scandaleux que les députés européens n’aient pas été informés de ces détournements, qui concernent des secteurs aussi sensibles que la santé. Je ne comprends pas que la délégation sur place et les quatre experts du Fonds européen de développement détachés auprès de l’administration ivoirienne n’aient rien vu. Cela pose un problème de compétence. A moins qu’il n’y ait d’autres explications ».

La révélation de ce scandale financier vint au moment où la question de la nationalité douteuse de Ouattara devint pressante et où Ouattara s’exila en France. Ce qui fit que Bédié devait désormais gérer les manifestations pro-Ouattara en Côte d’Ivoire ainsi que les intimidations de la banque mondiale, du FMI et de l’Union Européenne qui menaçaient intempestivement, tout cela en prologue à un coup d’état. Quelques semaines après l’exile volontaire de Ouattara en France, le 24 décembre 1999, Bédié fut déposé par l’ex-chef d’état major de Ouattara, le général Robert Gueï. Bédié partit en exile en France via Lomé, et Ouattara retourna en Côte d’Ivoire, persuadé que le général Gueï lui réchaufferait le fauteuil présidentiel jusqu’à son inauguration officielle comme président de la République de Côte d’Ivoire. « Erreur de Gawa », comme le diraient les Ivoiriens. En d’autres termes, Ouattara s’était fourré le doigt dans l’œil.

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One Response to Comprendre les origines de la crise ivoirienne (4e partie), M. Frindéthié

  1. Merci pour ces infos, sympa !

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